« Women of the West » : nouvelle polarité

Avec Women of the West, Tiburce Oger et un aréopage de dessinateurs réinventent le western depuis ses marges, celles où les femmes, longtemps effacées des légendes, reprennent enfin la place qui leur est due.

Le western, genre sculpté à la poudre et au cuir, a longtemps parlé la langue des hommes : celle des pionniers, des pistoleros, des shérifs et des chercheurs d’or. Dans cet univers d’âpreté et de poussière, la femme n’était qu’une figure d’arrière-plan, silhouette pieuse, prostituée au grand cœur ou épouse dévouée. Women of the West s’avance comme une réhabilitation poétique et charnelle de celles qui, dans l’ombre, ont bâti l’Amérique.

Sous l’impulsion de Tiburce Oger, scénariste, l’album tisse un chœur de voix féminines autour d’un destin collectif : celui des femmes de l’Ouest, héroïnes authentiques et tragiques, trop souvent reléguées au rang d’anecdotes. Pour leur redonner chair et souffle, Oger a réuni une constellation d’artistes d’exception : Virginie Augustin, Béatrice Tillier, Isabelle Dethan, Laura Zuccheri, Daphné Collignon, Nathalie Ferlut, Elvire De Cock… Autant de dessinateurs et surtout de dessinatrices aux univers singuliers, dont la diversité de traits répond à la multiplicité des parcours racontés. Chaque récit, en quelques planches, fait résonner une facette du féminin à travers l’histoire tumultueuse du XIXe siècle américain.

L’album s’ouvre et se referme sur une trame contemporaine où une jeune journaliste rencontre une chamane militante. Ce fil narratif inscrit d’emblée Women of the West dans une conscience politique aiguë. Loin d’un folklore de saloon, le livre plonge au cœur des blessures d’une nation construite sur la dépossession et la domination. Entre ces pages, on croise Mary Ingles, enlevée par les Shawnees en 1755, Isabella Bird, globe-trotteuse érudite et intrépide, F.M. Miller, première femme marshal des territoires indiens, Otter Woman, compagne oubliée de Charbonneau, éclipsée par Sacagawea, ou encore Kitty Leroy, amante tragique. Ces destins se succèdent, portés par la lumière changeante des paysages et la gravité des enjeux qui les habitent.

Le pari de Women of the West tient dans la pluralité de ses regards. Chaque dessin, chaque style, chaque mise en couleur redéfinit la manière de représenter la conquête. Là où le western classique exaltait la virilité et la conquête, Tiburce Oger et ses dessinateurs privilégient la lucidité ou la résilience. Chaque héroïne devient ainsi une figure-monde : elle incarne à la fois la mémoire effacée et la promesse d’un regard nouveau sur la mythologie américaine. Les scènes d’action ne valent plus pour leurs duels, mais pour leurs interstices ; les fusils, désormais, ne tirent pas que des balles, ils libèrent des voix.

Au-delà de la fresque historique, Women of the West agit comme une réparation symbolique. Dans le dossier de presse, Tiburce Oger rappelle que les femmes amérindiennes payèrent le prix le plus lourd de la colonisation : spoliation, assimilation forcée, violences et stérilisations massives. En leur redonnant une parole, il réinscrit le féminin dans la genèse de l’Ouest,. La légende, lavée du vernis viril, peut enfin respirer. Women of the West ne se contente pas de revisiter un genre : il le retourne comme un gant.

Western choral et politique, livre d’histoire et récit d’humanité, Women of the West se tient à la croisée de la mémoire et du mythe. Il parle de l’Amérique, bien sûr, mais aussi de toutes celles qu’on a tues, effacées ou oubliées. Sous la poussière, il fait briller les visages de celles qui étaient jetées aux oubliettes.

Women of the West, collectif
Bamboo, octobre 2025, 112 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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