« Les Sœurs Seasons » : un conte familial au parfum de malédiction

Quatre sœurs, quatre saisons, quatre visages d’une même mémoire blessée. Dans Les Sœurs Seasons, Rick Remender orchestre avec Paul Azaceta une fresque à la fois intime et fantastique, où le merveilleux se heurte à l’ombre du désenchantement. Derrière la promesse colorée d’un conte moderne, se déploie une réflexion sur la célébrité, la solitude et les liens invisibles qui unissent une fratrie.

Dix ans ont passé depuis la disparition des parents. Chacune des filles Seasons a trouvé refuge dans une existence propre : Summer brille sur les podiums mais n’est plus que l’ombre odieuse d’un éclat devenu prison. Autumn parcourt le monde en exploratrice mélancolique, comme si elle cherchait dans les paysages lointains une réponse à l’absence. Winter s’est recroquevillée dans l’atelier glacé de sa peinture, livrant des toiles bancales qu’elle n’hésite pas à sacrifier à la hâte. Et puis il y a Spring, la cadette maladroite, postière attachante dans la ville fictive de New Gaulia : figure solaire d’un renouveau possible, elle incarne l’élan vital que les aînées semblent avoir perdu.

C’est par elle que la fissure surgit. Une lettre d’Autumn l’avertit d’un danger : une fête foraine singulière vient de s’installer en ville. Ses allures scintillantes attirent les habitants. Mais derrière cette façade de rêve se devine un secret moins avenant, et peut-être même dangereux. La parade qui fait miroiter l’émerveillement pourrait bien n’être qu’une mécanique de prédation…

Rick Remender fait de la famille le laboratoire de l’imaginaire. Il installe une narration double : d’un côté, l’onirisme coloré qui convoque Miyazaki ou Pixar, de l’autre, une tension sourde, presque fantastique, qui menace de fissurer le vernis. Le lecteur glisse ainsi d’un registre à l’autre, de la traque d’une lettre soufflée par le vent à une malédiction égocentrique… 

Le dessin de Paul Azaceta amplifie ce flottement. Ses aplats colorés, son trait faussement simple, presque cartoonesque, font naître une étrangeté familière : l’univers semble accueillant mais garde toujours cette nuance de décalage, comme si chaque planche hésitait entre un monde d’enfant et l’ombre d’un cauchemar qui s’annonce.

On peut aussi noter la personnification des saisons. Les prénoms ne sont pas des ornements fortuits, mais bien des révélateurs intimes : l’éclat écrasant de Summer, la maturité inquiète d’Autumn, la mélancolie de Winter, l’élan d’espoir de Spring. Chacune est un fragment de cycle, une étape du vivant. Et si l’histoire des Sœurs Seasons fascine, c’est parce qu’elle raconte moins leur singularité que leur impossibilité à se réunir : comment réconcilier ces temps disjoints, sinon par une menace commune ?

Dans ce premier tome, un thème s’impose déjà : celui de la malédiction de la célébrité. Summer en est l’incarnation. Derrière les flashs et les sourires forcés se devine un être abîmé par l’exposition permanente. Ses accès d’arrogance, sa cruauté avec les réalisateurs ou ses propres assistants, traduisent moins une force qu’une sorte de lassitude et de suffisance : celle d’un être condamné à briller sans relâche. La gloire, ici, tient de l’aliénation.

Avec Les Sœurs Seasons, Rick Remender signe une entrée en matière intrigante : le livre n’épuise rien, il se contente de suggérer un mal à venir. Tout y est posé : la promesse d’un conte familial, la densité symbolique des personnages, l’ombre d’une machinerie fantastique qui dévorera sans doute plus d’un rêve. Ce n’est qu’un premier mouvement, mais déjà une agréable surprise.

Les Sœurs Seasons, Rick Remender et Paul Azaceta
Urban Comics, septembre 2025, 120 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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