« Brief History of a Family » : un thriller en trompe l’œil

Dans Brief History of a Family, Jianjie Lin dissèque les tensions d’un foyer chinois avec une précision clinique et une esthétique soignée. Derrière l’intrusion d’un adolescent mystérieux, le film explore les frustrations parentales et les failles d’un modèle familial en quête de sens.

Un film contemplatif et énigmatique

Un portique de musculation, soudain agrippé par les mains d’un jeune homme qui y reste suspendu, en tension. Longuement. Soudain un ballon de basket le heurte, le faisant tomber. Plan zénithal sur le corps à terre devant une série de portiques. Un second garçon entre dans le plan, se penche sur celui qu’il vient de faire tomber. Le ton est donné : Brief History of a Family sera contemplatif, plastiquement soigné et mystérieux.

L’intrusion d’un élément étranger dans une famille n’est pas un sujet nouveau au cinéma : Théorème de Pasolini, Dans la maison de François Ozon, The Servant de Joseph Losey ou Parasite de Bong Joon-ho, entre autres, l’ont déjà passablement explorée. On pouvait donc craindre le déjà vu. Le film de Jianjie Lin parvient à se démarquer par une approche en demi-teintes, loin du thriller machiavélique auquel invitait le sujet.

Shuo, l’intrus indéchiffrable

Si Shuo perturbe l’équilibre de cette famille aisée, ce n’est pas par volonté de chasser, tel le coucou, le fils légitime hors du nid familial. Apparu comme un fantôme, il disparaîtra de même. On douterait presque de sa réalité, tant il incarne le fantasme du couple qui l’accueille. On apprendra, en effet, que la mère fut poussée par son mari à avorter, la politique de l’enfant unique, alors encore en vigueur, permettant de justifier le refus d’un second fils. L’apparition de Shuo est donc vue par elle comme une seconde chance. Quant à son mari, il trouve en Shuo le fils dont il rêve : décidé à monter dans la société « à la force du poignet », comme l’exprime la scène d’ouverture.

Si le garçon parvient si vite à s’imposer, c’est donc qu’il a trouvé avec cette famille un terreau favorable. Après avoir marqué son territoire, en urinant sous la douche puis en obtenant le tee-shirt « Champions » de Wei (attention, symbole !), c’est essentiellement par le consentement à tout ce que veulent les parents qu’il va conquérir leur estime. Shuo se comporte exactement comme il faut pour séduire l’un comme l’autre. Il s’intéresse à tout ce que fait la mère plutôt négligée par les deux hommes de son foyer (ses fruits préférés, les photos qu’elle lui montre…) et fait preuve d’une belle persévérance dans ses études avec la volonté de réussir, comme le fit le père – ce qui lui vaut d’être rejeté par ses camarades de lycée. Bientôt, les deux parlent musique classique, un symbole de réussite sociale, et le père apprend à Shuo le tennis comme la calligraphie. Un enfant modèle.

Une sourde rivalité l’oppose à Wei mais lorsque celle-ci vire à la bagarre, après une savoureuse scène autour d’une lampe dans la chambre, Shuo finit par disparaître : ce n’est pas par la force qu’il l’emportera. Le film se plaît à ouvrir de fausses pistes : lorsque Shuo évoque une de ses idoles en déclarant « je l’admire parce qu’il était prêt à tout pour atteindre son but », on pourrait croire à un arriviste sans scrupule, déployant un plan implacable. Le thriller annoncé par la bande-annonce se révèle mensonger : le film de Lin ne charrie qu’une tension modérée, proposant un écheveau trouble d’hypothèses en suspens.

Wei, le mauvais fils

Une chose est sûre, Wei est le vilain petit canard. Il fuit ses parents, n’en fiche pas une à l’école, préférant s’adonner toute la sainte journée aux jeux vidéo. Pas question de partir aux Etats-Unis pour l’une de ces facs prestigieuses qui pourrait le mettre dans le droit chemin. Puisqu’il a déjà tout, il n’a pas à se battre comme le fit son père, au grand dam de celui-ci qui valorise l’effort.

Le vrai sujet du film est là : que faire lorsqu’on est déçu par l’attitude de la chair de sa chair ? Shuo va servir d’illusion, sur laquelle les deux parents vont transférer leur frustration. Jusqu’à ce que Wei ne crie sa douleur, le jour des 16 ans de Shuo. Le superbe gâteau devant Wei, c’était pour Shuo. Un beau geste de mise en scène qui parvient à exprimer, en une image, l’injustice ressentie par le fils légitime. Et encore une fausse piste proposée malicieusement par Lin.

Lorsque Wei rappellera à sa mère qu’il est né dans la douleur, celle-ci l’assurera de son amour sans vraiment convaincre. Pourquoi investir dans ce fils rétif quand on dispose d’un substitut idéal ? C’est pourquoi une démarche d’adoption sera engagée, Shuo ayant perdu sa mère puis son père, dont il assure qu’il le battait. (Est-ce vrai ? Rien n’est sûr concernant le garçon, énigmatique jusqu’au bout des ongles.)

Wei a pourtant une passion : l’escrime. Laissant les cours d’anglais à Shuo qui le remplace secrètement, il s’efforce d’intégrer l’équipe locale, sans rien en dire à son père, puisque celui-ci entend bien lui imposer un destin. Une fois Shuo évaporé dans son pull blanc, on verra Wei assister à un cours d’anglais, sans parvenir à tenir aussi longtemps que Shuo sur le portique du début : s’il a retrouvé, à la faveur de son geste violent, plus d’attention de ses parents ainsi que son tee-shirt « Champions », rien n’est pour autant résolu. D’ailleurs, le repas qui précède se déroule dans un silence glacial. Une fin très signifiante : aucun miracle ne fut engendré par le passage de Shuo.

L’observation clinique d’un noyau familial

Il n’est pas le seul dans ce cas : aucun personnage du film de Lin n’est réellement incarné. Brief History of a Family s’apparente à l’observation clinique d’une famille nucléaire avec, en arrière plan, la politique de l’enfant unique. Comme « l’enzyme de conversion de l’angiotensine 2 » sur laquelle travaille le père, Shuo agit comme catalyseur d’une frustration enfouie. Pour figurer cette recherche en laboratoire, Lin use souvent du cercle caractéristique d’une observation au microscope. Les cellules qu’on y observe s’agitent de plus en plus.

Le maître-mot du film est distanciation. Ainsi le film enfile-t-il comme des perles les courtes scènes dont on se demande souvent à quoi elles riment. C’est sa force, car il stimule la réflexion, mais aussi sa faiblesse car il tient l’émotion à distance. La musique extra diégétique, proche de l’abstraction, participe à ce climat d’étrangeté. Elle s’oppose à la musique diégétique, Bach, Mozart, Schubert, qui figure le milieu social des parents. Autre effet de distanciation, les parois de verre troublées par des stries ou de la végétation, derrière lesquelles les personnages sont filmés dans la salle à manger. Les protagonistes sont parfois observés comme les poissons de l’aquarium auquel Jianjie Lin revient souvent. Cette distanciation est enfin exprimée par les mouvements d’appareil : souvent la caméra, au départ proche du sujet, recule lentement pour dévoiler le décor, ce qui donne lieu à des plans magnifiques. Ainsi de Shuo assis sur un siège vert, devenant un motif isolé dans une mer de sièges verts, ou de la mère choisissant une orange, se retrouvant face à un mur de fruits au supermarché. On admire souvent l’image.

Un mystère trop opaque ?

Ce parti pris, bien tenu formellement, est peut-être malgré tout un peu trop poussé : trop d’ellipses finissent par perdre le spectateur. Quel est le sens de ces leçons de sophrologie sur fond de prélude de Bach ? De cette fuite dans la salle de bain ? Du moment où Shuo est enfermé dans les toilettes du lycée ? Et ce poisson sur la table de la cuisine (image assez troublante) qui est censé avoir persuadé Wei que son copain a tué son père ? Est-ce simplement parce que Shuo observe froidement le poisson agonisant ? De telles questions se multiplient au cours des 100 minutes du long-métrage, mettant à rude épreuve l’attention du spectateur.

Âpre à regarder mais fécond : ce Brief History of a Family est typiquement un film long en bouche. De ceux qui ne dévoilent leur saveur qu’après coup. Brève histoire peut-être, mais aux effluves durables. Malgré une posture « auteuriste » peut-être un rien trop affirmée, voilà, à coup sûr, un nouveau cinéaste à suivre, venu du décidément très prolifique empire du milieu.

Bande–annonce : Brief History of a Family 

Fiche Technique : Brief History of a Family

Titre original : Jia ting jian shi
Réalisation : Jianjie Lin
Scénario : Jianjie Lin
Avec : Zu Feng, Xilun Sun, Ke-Yu Guo…
Genre : Drame, Thriller
Durée : 1h 40min
Date de sortie : 13 août 2025
Distributeur : Tandem
Nationalités : Chine, France, Danemark, Qatar

Note des lecteurs1 Note
3.8

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Jérôme Duvivier
Jérôme Duvivierhttps://www.lemagducine.fr/
Chanteur et enseignant en jazz, j’ai une deuxième passion : le cinéma. Un lointain atavisme familial peut-être, puisque Julien Duvivier était mon grand oncle ! Mes critiques sont plutôt des analyses car ce que j’aime avant tout c’est exprimer tout ce qu’il y a à tirer d’une œuvre. Ces analyses sont volontiers descriptives pour que le lecteur puisse revivre le film. Mes héros en cinéma ? Ils sont nombreux et aux quatre coins du globe. Liste non exhaustive ! D’est en ouest, chez les cinéastes vivants : Hamagushi, Bong Joon-ho, Lee Chang-dong, Rasoulof, Nuri Bilge Ceylan, Pawlikowski, Skolimowski, Cristian Mungiu, Béla Tarr, Milos Forman, Kaurismäki, les Dardenne, Jonathan Glazer, Ruben Östlund, Lars Von Trier, Pedro Costa, Jodorowsky, Iñarritu, Francis Ford Coppola… Et chez les anciens : Kurosawa, Ozu, Eisenstein, Kalatozov, Tarkovski, Satyajit Ray, Kiarostami, Murnau, Fassbinder, Fritz Lang, Dreyer, Fellini, Pasolini, Chantal Akerman, Agnès Varda, Bresson, Renoir, Carné, Buñuel, Hitchcock, Kubrick, Bergman, Raoul Ruiz, John Ford, Orson Welles, Buster Keaton, Chaplin… Des chefs d’oeuvre ? "Le voyage à Tokyo", "Barberousse", "Le cuirassé Potemkine", "Quand passent les cigognes", "Nostalgia", "M le Maudit", "L’aurore", "Fanny et Alexandre", "Jeanne Dielman", "Le Bonheur", "Au hasard Balthazar", "L'année dernière à Marienbad", "Le procès", "L’homme qui tua Liberty Valence", "Vertigo", "Le Parrain", "Les harmonies Werckmeister"…

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