« Black Paradox » : Junji Ito, ou l’étrange lumière au bout du néant

Quatre inconnus se rencontrent sur un forum de suicide collectif. Ils ne se connaissent pas, ne s’appelleront que par pseudonymes et n’ont en commun que le désir de mourir. Mais c’est bien la vie – une vie méconnaissable, altérée, transfigurée – qui va surgir de leur tentative avortée. Bienvenue dans l’univers paradoxal de Junji Ito, où l’horreur se niche moins dans la peur que dans ce qui nous fascine à en perdre la raison.

Il y a dans Black Paradox un étrange parfum de mystère qui persiste longtemps après la dernière page. Le lecteur est tôt happé par une situation qui aurait pu suffire à elle seule : un quatuor de désespérés, Marseau, Baratchi, Tableau et Pitan, réunis par l’envie commune d’en finir. Une infirmière rongée par l’angoisse du futur, une femme à la moitié du visage rongée par une nécrose, un homme hanté par son double spectral et un scientifique socialement éclipsé par le robot qu’il a inspiré : chacun traîne avec lui son propre spectre, sa propre duplicité.

Il y a là déjà, en germe, tout ce qui va hanter le récit : la confusion des identités, la porosité entre le corps et l’ailleurs, entre la matière et l’invisible. Mais au lieu d’un suicide collectif, c’est une renaissance trouble qui s’opère. L’échec de leur première tentative ne marque pas un retour à la normale, mais plutôt l’ouverture d’un gouffre : un gouffre brillant, presque attirant, duquel émergent d’étranges sphères lumineuses, que Pitan, revenu d’entre les morts, expulse littéralement par la bouche.

Dès lors, Black Paradox bascule dans un fantastique quelque peu étouffant, flirtant à chaque instant avec le surréel. Ces sphères, issues d’un autre monde que seul Pitan semble avoir entrevu, deviennent rapidement objets de fascination, de convoitise et d’étude. Un scientifique sans scrupule (car il en faut toujours un) s’empresse d’en percer les secrets, en les cultivant, littéralement, dans les chairs. Car chez Junji Ito, tout revient au corps : le corps déformé, pénétré, transpercé par l’horreur. Le body horror cronenbergien, cette esthétique du viscéral, n’est ici pas un simple artifice, mais un vecteur de récit. Les sphères naissent de tumeurs, de croissances organiques, de portes vers ailleurs logées dans nos estomacs, nos cicatrices, nos ombres.

L’auteur nippon ne nous montre pas le monde lumineux dont revient Pitan. Il le laisse en hors-champ, intact dans sa mystique. Ce que nous voyons, ce sont les conséquences : mutations, hallucinations, pertes de repères. C’est un choix remarquable : là où tant d’autres auraient succombé à l’appel de l’image spectaculaire, Ito choisit le silence et l’ambiguïté. C’est dans l’incertitude que s’installe la vraie terreur, celle qui ronge lentement au lieu de bondir.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : Junji Ito n’est pas un simple illustrateur de l’angoisse. L’autre monde est un révélateur d’incohérences, de failles dans notre perception du réel. Là où un Lovecraft suggérait l’incompréhensible par la prose, Ito l’incarne dans la chair. Il ne craint pas de donner forme à l’informe, d’illustrer l’irreprésentable, quitte à faire occasionnellement basculer son œuvre dans le grotesque.

Dans Black Paradox, chacun des quatre suicidaires existe pleinement. Le lecteur apprend à les connaître, à s’attacher à eux, malgré leurs fêlures. Et cette densité émotionnelle donne d’autant plus de poids aux transformations qu’ils subissent. L’auteur glisse dans ses récits des observations sociales et psychologiques aussi subtiles qu’inquiétantes. Dans la nouvelle La Femme langue, en bonus de ce recueil, une créature lèche des passants, propageant une toxine invisible et pourtant mortelle. Mais très vite, le malaise glisse de l’horreur physique vers une métaphore du rejet social, de la peur du contact, de la paranoïa collective. À sa manière, Junji Ito évoque ici un monde post-pandémie, où l’Autre est suspect, contaminant potentiel.

Black Paradox n’est pas le récit le plus terrifiant de Junji Ito. Mais c’est sans doute l’un de ses récits les plus riches, les plus ambigus et les plus troublants. Une œuvre qui questionne moins la peur que l’obsession, moins la mort que ce qui la précède ou lui survit. Du grand art.

Black Paradox, Junji Ito
Delcourt/Tonkam, juillet 2025, 240 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Les Naufragés du Lavalette : légende marine

« - Eu cartonne of Lucky Strike fore ziss fez en poil de cul !? Tut’moques de moi, l’ami ? - Yes, my friend. Ten packs ! That’s a very good price for you… »

« Le Fantôme de l’opéra » : horreur en musique

Tyler Boss et Martin Simmonds reprennent le mythe du Fantôme dans un récit d’enquête où le prestige du spectacle autorise toutes les outrances. Paru chez Urban Comics, ce volume de la collection Universal Monsters doit autant à son atmosphère graphique qu’à sa manière de faire du théâtre un lieu de désir, de peur et de faux-semblants.

« Le Parfum des feuilles de thé » : reprendre racine

Dans "Le Parfum des feuilles de thé" (Robert Laffont), Camille Monceaux et Virginie Blancher suivent Akane et Mayumi, deux jeunes femmes qui quittent Tokyo pour reprendre une plantation familiale. Au rythme des récoltes, leur installation devient une histoire de transmission et de choix de vie, non sans doutes.