« Dred Scott » : enquête sur les fantômes d’une Amérique fracturée

1893, New York. Dans le vacarme d’une ville en pleine mutation, un jeune Afro-Américain, orphelin et marqué au fer rouge, tente de s’extirper du magma social. Dred Scott hérite ici du rôle de témoin actif, d’enquêteur par accident et d’archéologue malgré lui d’une mémoire collective encore croupissante. Un polar historique ? Un western urbain ? Un récit d’initiation aux allures de confession ? Tout cela à la fois, avec une ambition sincère, mais pas toujours bien calibrée.

Bienvenue dans l’Amérique post-Sécession, trente ans plus tard, lorsque les plaies se sont refermées en surface mais suintent encore à la moindre allusion au passé. Le récit est indexé à un meurtre : celui d’un ancien général de l’Union, Hadley. Rapidement, l’affaire déterre des rancunes, des complicités douteuses et, surtout, fait état d’un mystérieux bijou, un collier d’émeraudes volé à des soldats sudistes. De là, tout s’enclenche : l’histoire bascule de l’enquête criminelle vers une reconstitution intime, celle d’un héros ordinaire à la recherche de ses origines et d’un héritage familial éclaté.

Tom Graffin et Jérôme Ropert, déjà connus pour leur travail sur Ange Leca, bâtissent un récit ambitieux, où les figures de pouvoir (anciens planteurs, militaires, policiers corrompus) croisent des trajectoires sociales ascensionnelles ou contrariées. Le personnage de Byrnes, chef de la police, à la fois mentor, protecteur et manipulateur, est emblématique de cette ambivalence morale que le récit semble cultiver. À travers lui et Dred se dessine un duo plus trouble que complémentaire, dont la dynamique porte une bonne part de la tension narrative.

Si l’histoire séduit par la richesse de ses enjeux, le personnage principal laisse, paradoxalement, une impression d’effacement. Sa trajectoire aurait pu porter une voix forte, singulière, habitée par la rage ou le doute. Or, c’est un silence poli qui s’installe, un héros spectateur d’une intrigue qui semble trop souvent s’écrire autour de lui, plutôt que par lui. On voudrait l’accompagner dans ses tiraillements, mais l’écriture ne parvient pas toujours à lui donner cette chair psychologique indispensable à l’identification ou l’attachement du lecteur.

Côté dessin, les personnages sont expressifs, les ambiances soignées, les rues new-yorkaises souvent bien campées. Le cahier final, consacré aux recherches graphiques et au contexte historique, enrichit la lecture, qui pose avant tout les bases d’un récit aux multiples promesses : un contexte historique rarement exploré en bande dessinée francophone et une volonté d’aborder de front les héritages raciaux et politiques d’une Amérique à peine sortie de sa guerre civile. 

On sent l’ambition, l’honnêteté de la démarche, et l’on espère que le second tome, à venir, saura corriger les quelques faiblesses constatées en donnant à Dred une voix plus personnelle et fiévreuse. Car c’est dans la tension entre l’intime et le politique que le récit peut réellement briller. Et pour l’heure, cette tension n’est que partiellement exploitée. À suivre, donc. Mais d’un œil plus curieux que passionné.

Dred Scott, Tom Graffin, Jérôme Robert et Thibault Descamps
Bamboo, mai 2025, 64 pages 

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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