La Petite Bonne de Bérénice Pichat : au cœur d’une mise en scène romanesque implacable

4

La Petite Bonne est le quatrième roman de Bérénice Pichat, celui qui l’a révélée au grand public. Un passage par l’émission La Grande Librairie en pleine rentrée littéraire 2024, une parution promise au Livre de Poche, voilà le petit succès du livre qui vient de recevoir le Prix des libraires 2025.  Bérénice Pichat livre un roman polyphonique, entre prose et vers libres. Elle raconte l’après-guerre, les gueules cassées, l’invisibilité. Une rencontre aussi. Le tout dans un (presque) huis-clos sur deux jours décisifs et tragiques, emprunts de musique et de reconnaissance.

La Petite Bonne est avant tout une histoire de corps, de trois corps domestiques et sociaux. Le premier, celui de la petite bonne qui donne son titre au roman mais qui n’a pas de nom ou de description physique. Elle ne parle pas directement dans le roman, mais tout d’elle s’exprime à travers des vers libres qui sont comme l’expression de sa pensée immédiate et de ses mains qui s’agitent, agissent. Elle fait et elle pense. Elle accède par cela à l’intelligence qu’on lui refuse, en tant que corps de métier, voué aux autres, avant tout. Elle ne doit jamais croiser les maîtres. La voilà pourtant en présence d’Alexandrine, elle comprend qu’elle vient la soulager d’un lourd fardeau (et d’une grande culpabilité), et de Blaise, la gueule cassée de la Première guerre mondiale qui vit reclus depuis vingt ans et que le désir de vivre a quitté. L’occasion d’une partie de campagne pour Alexandrine, sa première vraie sortie depuis de la blessure de guerre, est aussi celle de la confrontation/rencontre entre Blaise et sa bonne. Les bourgeois s’expriment en prose, comme dans un roman classique. Quand elle donne de la voix à sa petite bonne, Bérénice Pichat fait appel à la poésie, à ce qui est scandé, rapide, vif, qui va droit au but. Une troisième forme s’impose, elle aussi en vers libres, mais cette fois comme une adresse directe, un « je » mystérieux qui semble vouloir reprendre le pouvoir sur son histoire et surtout sur son corps : « Je sens mon corps s’animer / le sang circule / La lumière a envahi ma cellule/ et mon cœur/ Il bondit avec force/ comme s’il battait à nouveau/  normalement » (p 245-246). « Les corps de mes trois personnages vont se révéler petit à petit au lecteur » (voir La Grande Librairie). Corps dévoué au travail, corps mutilé qui ne peut plus jouer de piano et se sent inutile et corps « mutilé social » (selon l’expression de l’autrice, qui a coupé les ponts avec la société, l’amitié, la vie) se succèdent par leurs pensées retranscrites, sans qu’aucun dialogue ne nous soit jamais livré.

Le tour de force du roman est son sens de l’image, de la mise en scène, construire avec suspense et brio. On est pris tout entier dans cette lecture presque tragique. On y trouve tous les ingrédients : l’intrigue resserrée sur un temps court (ici deux jours à peine), l’enjeu très fort et cornélien, le nombre limité de personnages. Tous agissent ici malgré leur apparente impossibilité psychologique, empêchement social  ou immobilité forcée. On ne lâche pas ce récit polyphonique avant d’avoir lu le dernier mot, de comprendre ce qui se noue et se joue entre ces trois êtres. Bérénice Pichat n’en fait jamais des figures historiques floues mais redonne au contraire une voix singulière à chacun au travers de ce qu’ils voient et ressentent. Toutes ses descriptions bruissent et traversent le lecteur à l’image d’un souvenir d’avortement qui fait écho à d’autres scènes majeures décrites et vécues notamment dans L’événement (l’adaptation par Audrey Diwan), Vous ne savez rien de moi de Julie Héraclès ou encore Portrait de la jeune fille en feu. Les personnages se dévoilent sans discours tout faits ou longues tirades, mais par ce qu’ils font, et leurs interactions inattendues, presque interdites par l’époque, la classe sociale, la culture. Quand la petite bonne découvre la musique, les voix surtout qui s’élèvent de Requiem de Mozart entendu à travers un gramophone, c’est tout son corps qui vibre, s’éveille et celui du lecteur avec elle.

Avant La Petite Bonne, Bérénice Pichat a écrit une trilogie historique autour de l’après-guerre (Première guerre mondiale) et située dans le Queyras. Une manière pour elle de multiplier les mises en corps, puisqu’elle explique que, pour écrire, elle se met entièrement dans la peau de ses personnages et imagine comment elle aurait agi à leur place. Nul doute que c’est ce qui fait la force de son écriture poétique et sensorielle, et surtout jamais naïve où les héroïnes se révèlent fortes sans besoin de grandiloquence et où la sororité se cache là où on ne l’attend pas.

La Petite Bonne : informations détaillées

Résumé : Domestique au service des bourgeois, elle est travailleuse, courageuse, dévouée. Mais ce week-end-là, elle redoute de se rendre chez les Daniel. Exceptionnellement, Madame a accepté d’aller prendre l’air à la campagne. Alors la petite bonne devra rester seule avec Monsieur, un ancien pianiste accablé d’amertume, gueule cassée de la bataille de la Somme. Il faudra cohabiter, le laver, le nourrir. Mais Monsieur a un autre projet en tête. Un plan irrévocable, sidérant. Et si elle acceptait ? Et si elle le défiait ? Et s’ils se surprenaient ?

Auteur(e) : Bérénice Pichat
Edition : Les Avrils
Nombre de pages : 272
EAN : 9782383110293
Date de parution : 21 août 2024
Prix des libraires 2025

 

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.
Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

« Censure & cinéma » : une collection mise à l’honneur

De la classification française aux plateformes mondialisées, en passant par le gore italien, les blasphèmes de Luis Buñuel ou les polémiques plus contemporaines, Darkness, censure & cinéma propose un recueil de textes éloquents quant aux différentes formes de censure. C'est à découvrir aux éditions LettMotif.

« Questions de cinéma 2 » : un art en mouvement perpétuel

À travers une série d’entretiens d’une remarquable densité, Nicolas Saada propose aux éditions Carlotta une plongée dans les strates invisibles du cinéma, là où se nouent les enjeux entre la technique, l'intuition et le regard.

Les 100 plus grands joueurs de foot mis à l’honneur

Les éditions L'Imprévu consacrent un ouvrage richement illustré aux 100 plus grands joueurs de football des années 2000.