« La Fabrique des insurgées » : mémoire d’un combat oublié

Dans La Fabrique des insurgées, Bruno Loth exhume un pan méconnu de l’histoire sociale française : la première grande grève féminine de l’Hexagone, survenue à Lyon en 1869. En noir et blanc, porté par un sens aigu de la narration historique, ce roman graphique redonne voix aux « ovalistes », ces ouvrières de la soie longtemps condamnées au silence.

Camille et Adélaïde sont deux jeunes paysannes venues chercher à Lyon un avenir meilleur. Elles découvrent cependant rapidement l’envers de l’industrialisation triomphante. Au sein de la filature Bonnardel, elles rejoignent les rangs des ovalistes, chargées d’enrouler le fil de soie à longueur de journée. Leurs corps s’épuisent dans l’air saturé de vapeurs toxiques, leurs maigres salaires sont grignotés par le loyer des dortoirs, et leurs voix, quand elles osent s’élever, sont muselées sous la menace du renvoi. À cette aliénation matérielle s’ajoute une violence d’une autre nature : le viol institutionnalisé, toléré, même favorisé, par des patrons offrant aux contremaîtres un droit de cuissage officieux. L’horreur devient la norme. Jusqu’à ce que la coupe déborde.

Lorsqu’advient une énième agression sexuelle, l’indignation devient action. Soutenues par l’Association internationale des travailleurs, les ouvrières se lancent dans une grève générale pour exiger des conditions de travail plus humaines : 11 heures au lieu de 12, et 2 francs de salaire quotidien. Elles n’obtiendront pas gain de cause sans peine : la répression est brutale, les meneuses emprisonnées, les dortoirs fermés. Entretemps, des ouvrières italiennes sont arrivées pour briser la grève. Mais elles auront semé une graine : celle de la dignité conquise collectivement.

Avec La Fabrique des insurgées, Bruno Loth fait office de témoin des oubliés de l’histoire. Il mêle fiction et documentation rigoureuse, replaçant ses héroïnes fictives dans un contexte historique solidement charpenté. On croise au détour des planches des figures réelles, des extraits de journaux d’époque, des discours, des objets et des gestes du quotidien – autant de traces qui enracinent le récit dans le réel. L’auteur et dessinateur restitue avec précision l’exode rural, la brutalité des usines-bagnes, les cadences infernales, la promiscuité crasse des dortoirs. Le décor est un protagoniste à part entière : il affecte les corps, il élève les esprits.

L’autre fil conducteur de La Fabrique des insurgées tient à la sororité. Les ouvrières existent, interagissent, se soutiennent, avec leurs failles, leurs espoirs, leurs moments de force et de faiblesse. Et certaines anecdotes permettent de prendre le pouls de l’époque. Il en va ainsi que cet analphabétisme des femmes, non éduquées, qui nécessite de faire appel à un homme pour formaliser leurs revendications. Qu’importe, elles seront en première ligne pour exiger de meilleures conditions de travail, soudées et obstinées.

Ici, le didactisme est de mise, mais il ne gâche en rien la représentation de la situation lyonnaise ou les débuts de l’internationalisme ouvrier. Et après Le Chœur des sardinières (éditions Steinkis), c’est un autre ouvrage remarquable qui vient rappeler que les grandes conquêtes sociales ont été arrachées de haute lutte, parfois par celles dont l’histoire officielle a effacé le nom. Avec ce récit, Bruno Loth réussit une fois encore à conjuguer engagement, émotion et exigence. Une lecture salutaire pour mesurer ce que nous devons à ces femmes que l’on n’appelait pas encore féministes.

La Fabrique des insurgées, Bruno Loth 
Delcourt, mai 2025, 128 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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