Cannes 2025 : « Die, My Love », comme un animal mort

Dans le grand écart émotionnel que propose la compétition cannoise – capable d’émouvoir avec La Petite dernière autant que de désappointer avec Alpha – Die, My Love se situe dans le fond du panier. Aucunement bouleversant, le film se noie dans un trop-plein de style qui écrase personnages et narration, au profit d’un geste de mise en scène aussi fiévreux que vain. Lynne Ramsay, réalisatrice écossaise saluée pour We Need to Talk About Kevin, rejette à nouveau toute forme de récit classique. Elle choisit ici une approche expérimentale, viscérale, mais parfois au détriment du sens, de la lisibilité et de l’émotion.

Huit ans après A Beautiful Day, Ramsay revient sur la Croisette avec l’adaptation du roman éponyme d’Ariana Harwicz, figure singulière de la littérature argentine contemporaine. Jennifer Lawrence y incarne Grace, une jeune mère confrontée à des pensées autodestructrices dans un isolement aussi physique que psychique. Le point de départ évoque inévitablement Mother !, dans lequel l’actrice tenait déjà un rôle intense et clivant. Ici encore, elle s’abandonne à une performance extrême, habitée, presque sauvage.

Le film traite frontalement des pulsions de mort, de la maternité contrariée, du désir empêché, de la violence intime. Des thèmes puissants, mais que Ramsay éparpille plutôt que de creuser. Le long métrage semble davantage préoccupé par l’expression esthétique d’une psyché disloquée que par la cohérence dramatique du parcours de son héroïne. Lawrence, enceinte de cinq mois lors du tournage, donne une intensité corporelle impressionnante à son personnage. Cette donnée infuse le film d’une matière vivante, presque organique. Pourtant, cet atout émotionnel se dilue dans une mise en scène qui privilégie le chaos au récit. Les séquences s’enchaînent sans logique. Fragmentées, sensorielles, parfois hallucinées, mais sans toujours parvenir à provoquer l’empathie.

L’art de l’épuisement

La relation avec Jackson (Robert Pattinson, en retrait), compagnon passif et fuyant, n’est qu’effleurée. Leur couple dysfonctionnel, isolé dans une maison héritée en pleine campagne, aurait pu servir de huis clos oppressant. La ligne directrice du film, centrée sur une crise de post-partum, semble claire sur le papier. Mais à l’écran, la narration éclatée et la multiplication des symboles rendent l’ensemble confus. Ramsay aborde tous les thèmes à la fois – aliénation maternelle, sexualité frustrée, violence contenue, solitude – sans jamais leur accorder l’espace de se développer. Le film devient un déluge d’images et de sons, un vacarme existentiel dont on peine à extraire un véritable propos.

Il y a bien quelques fulgurances : un plan fixe en début de film qui annonce l’enfermement de Grace et une séquence nocturne presque onirique. Mais ces moments se perdent dans une surcharge esthétique qui confond audace et prétention. Par ailleurs, les nombreuses nuits américaines sont hideuses. Encore une fois, Ramsay semble vouloir tout dire, tout montrer, quitte à sacrifier la clarté émotionnelle au profit de l’effet de style. En roue libre total, Jennifer Lawrence peine également à offrir de la cohérence à son personnage mutilé.

Au final, Die, My Love se vit moins comme une œuvre de cinéma que comme une expérience éprouvante – dans le mauvais sens du terme. On sort lessivé, désorienté, et surtout frustré de voir un matériau brut traité avec si peu de rigueur dramaturgique. Cette nouvelle tentative confirme les limites d’un cinéma qui sacrifie l’émotion sur l’autel du chaos esthétique. Il reste à espérer que Polaris, annoncé comme son prochain film, permettra à Lynne Ramsay de renouer avec un minimum de lisibilité et de densité émotionnelle. Car Die, My Love ne laisse qu’un arrière-goût amer dans la rétine et les tympans.

Ce film est présenté en hors compétition au Festival de Cannes 2025.

Die, My Love : extrait

Die, My Love : fiche technique

Réalisation : Lynne Ramsay
Scénario : Lynne Ramsay, Enda Walsh, Alice Birch
Interprètes  : Jennifer Lawrence, Robert Pattinson, Lakeith Stanfield
Photographie : Seamus McGarvey
Direction artistique : Amanda Nicholson
Décors : Tim Grimes
Costumes : Catherine George
Production : Andrea Calderwood, Justine Ciarrochi, Jennifer Lawrence, Thad Luckinbill, Trent Luckinbill, Martin Scorsese et Molly Smith
Production exécutive : Bruce Franklin et Jamin O’Brien
Sociétés de production : Excellent Cadaver, Black Label Media, Sikelia Productions
Société de distribution :
Pays de production : États-Unis, Royaume-Uni
Genre : Drame, Thriller
Durée : 1h58

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Festival

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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