Kontinental ’25 : le monde perdu

Les responsabilités individuelles sont au cœur des interrogations soulevées par Kontinental ’25. Toujours fidèle à une approche documentaire, satirique et grotesque de son époque, Radu Jude poursuit ici son exploration des fractures sociales, dans un registre plus discret, presque silencieux. À travers la culpabilité d’une employée de l’État, il interroge la manière dont l’autorité – qu’elle soit institutionnelle ou corporatiste – exerce un pouvoir de « nettoyage » sur l’espace public. Cette auscultation brute, immédiate, dévoile des contradictions inquiétantes, à la fois absurdes et profondément révélatrices.

Chez Jude, la satire ne se manifeste jamais de façon frontale. Elle s’insinue par l’absurde, par des gestes infimes, des dissonances légères. Sa mise en scène, pourtant, conserve toute son ambition, quitte à flirter avec l’excès. Ce mélange de radicalité et de distance séduit. Il nous entraîne dans des récits imprévus, jusqu’à ce que, tel un retour de flamme, la réalité refasse brutalement surface. Après les détours lunaires de Bad Luck Banging or Loony Porn sur les dérives du numérique, le spectateur se retrouve confronté à ce qu’il croyait avoir fui. C’est là toute la subtilité de l’art de Jude : effacer, un à un, les filtres de perception.

L’individu face aux logiques de pouvoir

Le titre du film fait écho à Europe 51 de Roberto Rossellini, une critique sociale que Jude réactualise à sa manière. Il évoque ici la Roumanie contemporaine, minée par une gentrification galopante, où les bénéfices semblent viser non plus les locaux, mais les touristes plus ou moins aisés. Cluj devient le théâtre d’un tableau morose où traditions, patrimoine et modernité cohabitent sans harmonie. À travers de longs plans fixes, Jude interroge ces tensions. Ce qui relevait du décor quotidien devient peu à peu une représentation monstrueuse du capitalisme. Filmés à travers l’objectif épuré d’un iPhone, les plans captent, en silence, un patrimoine rongé par les logiques du marché – jusqu’à paraître factice. De même, l’ambiance sonore entre parfois en contradiction avec ce que l’on voit à l’écran.

Une citation assumée à Perfect Days de Wim Wenders vient renforcer cette idée. Comme l’homme de ménage du film japonais, nous suivons ici Orsolya, huissière de justice à la fois touchante et imparfaite. Mais là où Wenders baignait son personnage dans une douce mélancolie, Jude l’expose à une fragilisation morale constante, née de ses rencontres et des injustices perçues. Confrontée à la misère, Orsolya perd pied dans ses choix, ses actes et sa logique. Entre la chaleur réconfortante d’une amie, les conseils d’un homme de foi ou les discussions avec un livreur ancien étudiant en droit, Jude oppose sans relâche la théorie à la rudesse du réel. Il suffit d’observer le protocole d’expulsion d’un sans-abri en ouverture pour s’en convaincre, avec un groupe d’intervention suréquipé et trop passif.

Un monde en décomposition

Le cinéma de Jude s’ancre ici dans une réflexion quasi philosophique, au prix parfois d’un certain dynamisme narratif. Sa mise en scène, volontairement statique, soutient le discours sur les inégalités, mais peut affaiblir l’élan dramatique. À force de questionner sans trancher, de produire des réponses de plus en plus ambiguës, le dispositif finit par déconcerter. Tourné en dix jours, le film n’a pas le luxe du recul, mais cette urgence colle parfaitement à la démarche hybride et expérimentale du cinéaste.

Kontinental ’25 marque ainsi une étape plus dépouillée dans l’œuvre de Jude, mais tout aussi incisive. Sous l’apparente légèreté d’une tragi-comédie minimaliste, il dresse un état des lieux implacable, adoptant une tonalité plus sombre pour accompagner la quête de sens de son personnage central. Toute l’ironie du film se cristallise dès les premières scènes avec des dinosaures mécaniques, abandonnés dans un parc morne. Ils n’amusent plus personne, peinent à servir de décor, et deviennent l’image parfaite d’un monde absurde, artificiel, usé et programmé pour sa propre extinction. Ce serait oublier que les sans-abris, eux, ont bien plus de valeur que ces reliques du passé. Mais au final, c’est toujours le « progrès », trop souvent confondu avec la cupidité, qui semble avoir le dernier mot.

Kontinental ’25 – bande-annonce

Kontinental ’25 – fiche technique

Réalisation et scénario : Radu Jude
Interprètes : Eszter Tompa, Gabriel Spahiu, Adonis Tanța, Șerban Pavlu, Oana Mardare, Annamária Biluska, Adrian Sitaru, Marius Damian, Nicodim Ungureanu, Ilinca Manolache, Dan Ursu, Vlad Semenescu, Daniel Paleacu, Theodor Graur, Marius Panduru
Photographie : Marius Panduru
Direction artistique : Colin Robertson
Son : Hrvoje Radnic, Cristian Ștefănescu, Alexandru Dumitru
Montage : Catalin Cristutiu
Sociétés de production : Saga Film, Rt Features, Bord Cadre Films, Sovereign Films, Paul Thiltges Distributions
Société de distribution : Météore Films
Pays de production : Roumanie, Hongrie, Allemagne
Durée : 1h49
Genre : Drame
Date de sortie : 24 septembre 2025

Kontinental ’25 : le monde perdu
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Festival

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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