Tu ne mentiras point de Tim Mielants : Secrets et mensonges irlandais

Tu ne mentiras point, décidément le cinéma irlandais est en forme. Après le tout récent et ténébreux Clan des bêtes de Christopher Andrews, ce nouveau film irlando-belge de Tim Mielants est une preuve supplémentaire de la beauté d’un cinéma qui s’appuie sur une certaine authenticité.

Synopsis : Irlande, 1985. Modeste entrepreneur dans la vente de charbon, Bill Furlong tâche de maintenir à flot son entreprise, et de subvenir aux besoins de sa famille. Un jour, lors d’une livraison au couvent de la ville, il fait une découverte qui le bouleverse. Ce secret longtemps dissimulé va le confronter à son passé et au silence complice d’une communauté vivant dans la peur.

The Quiet Boy

20 ans déjà se sont écoulés depuis The Magdalene Sisters, le film qui a fait découvrir à grande échelle le scandale de l’Église catholique irlandaise, avec les abusives Sœurs de Marie-Madeleine, des couvents tenus par quatre congrégations religieuses différentes, destinés à accueillir les « fallen women » (prostituées, victimes d’incestes, de viols, et toute grossesse hors mariage). Ces couvents abritaient des laveries, où les jeunes filles placées de force par leurs parents sont taillables et corvéables à merci. Tu ne mentiras point du belge Tim Mielants évoque cet épisode, mais contrairement au célèbre film de Peter Mullan, il n’est ici qu’un des éléments qui tissent la narration.

Nous sommes en 1985, mais compte tenu de la pauvreté ambiante, cela aurait pu être 10 ou 20 ans auparavant, voire beaucoup plus avant encore, tant certaines scènes du film font penser à l’écossais Bill Douglas – c’est un compliment –, et à son immense trilogie : un enfant qui lape, pieds nus dans la neige de Noël, du lait laissé à quelque animal ou humain nécessiteux, un autre qui glane du bois le long des routes pour pouvoir chauffer la maison. Seuls les hits qui passent à la radio arrivent à marquer l’époque. Au milieu de toute cette misère, Bill Furlong (Cillian Murphy), un petit patron charbonnier, passe pour un nanti. Père de 5 belles et joyeuses filles, c’est pourtant un homme malheureux, extrêmement mélancolique, taiseux, douloureux même. L’histoire du film est la sienne, et le présent est entrecoupé de flashbacks qui aident à comprendre la nature de sa tristesse.

En 1985 en effet, l’Irlande se chauffe encore au charbon. C’est sur leur dos que Bill et ses hommes livrent charbon et briquettes dans toute la ville, y compris au couvent. Les évènements que Bill vit tout au long de cette période de Noël, au dit couvent où il assiste sans le vouloir à d’horribles scènes impliquant les « pensionnaires », ou encore dans les rues où la précarité est partout, réveillent son propre passé, le souvenir de sa propre mère, employée comme servante et devenue elle aussi une jeune mère célibataire ; grâce aux bonnes actions de sa patronne, elle a échappé au couvent. Bill est au milieu de sa vie quand il découvre le secret des sœurs Magdalene, et semble se réveiller d’une longue léthargie où il a enfoui ce passé.

Même lorsqu’il n’est pas filmé de nuit, Tu ne mentiras point baigne également dans un clair-obscur ; c’est l’hiver, les charbonniers sont debout avant l’aube et rentrent bien après le coucher de soleil. L’atmosphère générale du film rejoint tout à fait l’humilité de Bill Furlong, mais aussi la cruauté des religieuses (comme dans la fameuse scène dans le bureau de la Mère Supérieure, surprenante Emily Watson) et c’est toute cette belle cohérence qui le rend intéressant.

Cillian Murphy est impeccable comme d’habitude. Se levant au milieu de la nuit, en proie à ses douloureux souvenirs, fixant le vide pendant des heures, le personnage n’a besoin que du regard magnétique de l’acteur pour nous transmettre ses anxiétés, ses traumatismes, ses peurs de l’avenir, voire un vague sentiment de culpabilité par rapport à ce qui se passe dans la communauté. De même, la bonté infinie de Bill se passe également de tout dialogue et de tout superflu. Une ou deux phrases ici et là de la voix grave de Cillian Murphy suffisent à montrer l’empathie de Bill envers le monde qui l’entoure, une empathie qui, sans se réclamer d’une psychologie de bas étage, s’adresse aussi au malheureux petit garçon qu’il fut.

Tu ne mentiras point est le film d’un belge qui a su capter l’essence du réalisme social outre-manche sans en faire une caricature, et surtout en réussissant le côté intimiste du métrage. Le titre original, Small Things Like These, également celui du livre de Claire Keegan (The Quiet Girl) duquel le scénario est tiré, traduit parfaitement l’ambiance de ce film à très bas bruit qui nous transporte pourtant de bout en bout dans son univers, l’univers d’une vie tissée de tous ces petits riens qui reviennent aujourd’hui avec force dans l’esprit du protagoniste. Et même si le scandale des Magdalene Sisters n’est pas son seul sujet, le film rend un bel hommage aux 30 000 jeunes victimes de ce triste scandale de maltraitance.

Tu ne mentiras point – Bande annonce

Tu ne mentiras point – Fiche technique

Titre original : Small Things Like These
Réalisateur : Tim Mielants
Scenario : Enda Walsh, d’après le livre éponyme de Claire Keegan
Interprétation : Cillian Murphy (Bill Furlong), Eileen Walsh (Eileen Furlong), Clare Dunne (Sr. Carmel), Emily Watson (Sr. Mary), Michelle Fairley (Mrs. Wilson), Helen Behan (Mrs. Kehoe), Zara Devlin (Sarah Redmond)
Photographie : Frank van den Eeden
Montage : Alain Dessauvage
Musique : Senjan Jansen
Producteurs : Ben Affleck, Matt Damon, Catherine Magee, Alan Moloney, Cillian Murphy, Co-producteurs : Susan Mullen, Gitte Nuyens, Bert Van Dael, Sasha Veneziano
Maisons de production : Fís Éireann / Screen Ireland, Big Things Films, Co-production : Wilder Content
Distribution : Condor
Durée : 98 min.
Genre : Drame, Hiostorique
Date de sortie : 30 Avril 2025
Irlande· Belgique· Etats-Unis – 2024

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Festival

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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