Entretiens avec Colette Soler : « Tenir le pas gagné »

Colette Soler, psychanalyste formée par Lacan, revient ici sur son parcours, sa pratique et ses lectures, dans un double entretien mené à la lisière du personnel et du théorique. Entre rigueur conceptuelle et lucidité critique, ces échanges esquissent une cartographie mouvante de la clinique analytique, en dialogue constant avec les effets du langage inconscient, les faux-semblants du legs, et les impasses de la vérité.

Entretiens réalisés avec Colette Soler entre le 12 novembre et le 16 décembre 2016 autour de son œuvre et de sa pratique.

Philosophe et docteure en psychologie, Colette Soler a fait toute sa formation avec Jacques Lacan avant de choisir d’exercer la psychanalyse, de l’enseigner à Paris et dans divers pays du monde. En 1998, elle a été à l’origine du mouvement des Forums du Champ Lacanien, puis de son École internationale de psychanalyse dans laquelle elle travaille maintenant.

Entre novembre et décembre 2016, j’ai invité Colette Soler à un séquencier d’entretiens. Colette Soler m’a accordé à cet effet deux entrevues.

La première mouture des questions et réponses a eu lieu avant la lecture, pour moi, de son texte « L’effet Jacques Lacan », paru dans Connaissez-vous Lacan, Champ Freudien, Seuil, 1992. Le second entretien intervient après cette lecture.

J’ai songé qu’il serait fécond de laisser apparaître les deux séries de déploiements, tels les paperolles de Montaigne. Pour signifier aussi l’esquisse sans fin et la reprise ou rectification toujours en devenir d’une pensée en mouvement.

Nous nous sommes entendues sur cette présentation qui conserve la progression mouvante de l’entretien, tout en permettant à Colette Soler de dépouiller, reformuler ou annuler ce qui, selon elle, était sans écho ou sans cohérence adéquate.

En prologue à la lecture, cette phrase en partage de Michel de Certeau :

« Lacan n’appartient à personne. Il n’est pas là, pas pris au piège de son propre discours où les fidèles croient le tenir, pas lié à une institution et à une généalogie, fût-ce les siennes. Il parle et il est seul : même combat. Il est Autre, tel qu’il signe ce testament de 1980 : ‘s’il arrive que je m’en aille, dites-vous que c’est afin d’être Autre enfin. On peut se contenter d’être Autre comme tout le monde après une vie passée à vouloir l’être malgré la Loi’. »

Première série d’entretiens avec Colette Soler

VV : Colette Soler, à ma connaissance vous n’avez jamais écrit sur votre rencontre avec Lacan. Pourriez-vous maintenant nous faire le portrait du Lacan que vous avez connu ? Ou à tout le moins nous dire ce que c’est pour vous d’être lacanienne aujourd’hui ?

Colette Soler : Si j’ai écrit sur Lacan, je vous donnerai les références.

VV : Quel legs Lacan vous a-t-il transmis qui continue de vivifier votre pratique d’analyste ?

Colette Soler : Aucun legs. Lacan a laissé son enseignement. L’analysant n’hérite pas quelque chose de son analyste. J’ai écrit contre l’idée de legs.

Poser la question du legs, c’est au fond poser la question de ce qui se transmet. Comment la psychanalyse se transmet, et est-ce qu’entre l’analyste et l’analysant il y a un effet de transmission. Une hérédité symbolique. Je ne pense pas que l’analysant hérite de son analyste. Il « subit » les effets de son analyse, même si on contribue à les produire. Ce pourquoi le mot « subir » n’est peut-être pas le plus juste. C’est l’analysant qui travaille. L’analysant profite des effets que son propre travail a produits, mais pas sans intervention de son analyste. Dans le monde de l’analyste, quand on observe chez l’analysant des traits propres à l’analyste, on prend cela pour un effet de limitation de la psychanalyse. Je suis réservée sur le terme de legs. L’analyse se perpétue, elle ne se transmet pas. L’analyse se perpétue dans ce dispositif : parole-association-interprétation. Il y a des effets qui ne se produisent pas automatiquement, mais des effets sur lesquels l’analyste lui-même est sans prise — c’est ce que disait Lacan. Puissance donc du dispositif freudien pour ce qui est de produire des effets analytiques.

VV : Lacan disait que la vérité est comme la femme inbaisable. Comment s’y prendre avec la vérité ?

Colette Soler : Pas de réponse générale. Comment s’y prendre, on y viendra.

La vérité, chaque sujet a la sienne, sa propre vérité. Il y a deux strates de la question. Pour l’analyste : comment faire dire la vérité ? Comment obtenir que le sujet n’en dise pas que les prémisses, ce qu’il sait d’avance, mais énonce au contraire ce qu’il n’en sait pas ; ce qu’il ne sait pas de lui-même. Cela, il y a un savoir-faire qui n’est pas le même chez tous les analystes.

Et qu’est-ce que l’on sait sur la vérité elle-même à partir de l’expérience analytique ? Avec la vérité, il n’y a qu’un seul rapport sûr : c’est la castration. Parce qu’au fond, la vérité, on peut la dire, mais pas toute ; juste à moitié. Donc elle reste toujours en manque, de son autre moitié. C’est une expérience que tous les analystes font. On élucide, on fait des découvertes, mais c’est jamais complet. Il n’y a de vérité que dans la parole.

C’est toujours la phrase de Lacan : je dis toujours la vérité. Pas toute. Les mots y manquent. Il y a du réel pour lequel il n’y a pas de mots. Le sujet a bien l’idée de ce qui le motive. Il peut faire récit de ce dont il souffre. L’analyste le pousse à s’apercevoir qu’il ne sait pas tout de lui-même et que l’on ne sait même pas ce que l’on dit.

VV : Définiriez-vous la cure tel un art de pouvoir savoir ne pas faillir face aux failles du réel ? Ou sinon comment ?

Colette Soler : L’expression « failles du réel » ne me dit rien. Le réel n’a pas de failles. Reformulez la question.

VV : Y a-t-il une lutte qui vous incombe particulièrement en tant que praticienne et théoricienne ?

Colette Soler : Oui, une lutte à l’intérieur.

Il y en a une, je ne sais pas si je l’appellerai lutte mais une préoccupation, un souci. Je constate que dans le monde analytique, dans ce qu’on dit de la psychanalyse, dans ce qu’on dit d’un récit de cas, il est extrêmement difficile de ne pas faire intervenir des jugements qui ne relèvent pas de préjugés, c’est-à-dire de normes.

Dans un contrôle, quand le patient vous dit une chose soi-disant « bizarre ». Or la chose bizarre ne l’est pas en elle-même. Elle l’est par rapport à l’écoute.

C’est la phrase de Lacan : « L’éthique de la psychanalyse ne se mesure pas en fonction des normes du discours commun. » Il a défini l’éthique comme une position à l’égard du réel. « L’acte analytique ne saurait tremper dans les normes. »

C’est le contraire de la morale, où il s’agit de respecter un certain nombre de valeurs (de semblants) produits par le discours. Il y avait déjà cette idée chez Freud, quand il parle de neutralité bienveillante. Accueillir ce qui se présente. Prendre chaque cas comme le premier. On ne mesure pas la parole de l’analysant ni aux normes théoriques ni aux normes du discours commun, de la normalité commune. Cela pose le problème de l’interprétation. D’une interprétation qui ne soit pas suggestion.

VV : Lacan disait : il faut savoir « relever le gant pour le langage ». Cette phrase fait-elle écho pour vous, et de quelle manière ?

Colette Soler : Dans quel contexte, la phrase ? Rappelez-moi le contexte !

VV : Que pensez-vous de cette idée de Viktor von Weizsäcker : « Le thérapeute aide le malade à former l’ébauche d’une image psychique qui émane de la partie la plus déshéritée et désespérée de lui-même » ?

Colette Soler : L’analyste n’est pas un thérapeute. L’analyse a des effets thérapeutiques. Je déteste ce vocabulaire : « la partie la plus déshéritée et désespérée de lui-même ». Il a la fibre du pathos. La partie qu’on vise, ce n’est pas une partie forcément gaie ni harmonique.

Cette phrase, quand je la lis, ma première réaction me donne envie de faire de l’ironie. Si je la prends avec empathie bienveillante, il y a une partie déshéritée et désespérée en chacun, et cette partie tient au fait que les effets de l’inconscient sur l’être parlant sont toujours des effets disharmoniques : insatisfaction générique du parlant. Car le langage introduit un trou.

Ensuite, Freud a avancé le morcellement des jouissances pulsionnelles. Le destin de répétition. Et les symptômes qui s’imposent au sujet malgré lui.

Je préfère le dire en termes rationnels, plutôt qu’en termes de pathos.

Le thérapeute ne cherche pas à fabriquer une pulsion à partir des effets réels de l’inconscient. Il fait le contraire. Car l’image psychique est déjà là. Il y a toujours déjà une fiction fantasmatique pour rendre compte de ce dont il pâtit.

Le psychanalyste fait le contraire, c’est-à-dire que le sujet peut arriver à prendre une idée de ce qui l’entrave, qui n’est pas une fiction. Savoir comment s’est fabriqué ce qui l’embarrasse. Au passage, une partie se résout, une partie demeure, et il la localise.

VV : Pourriez-vous expliquer ce qui serait le simulacre ultime ? Ou l’envers d’un travail analytique ?

Colette Soler : Pas de simulacre ultime. Impossible. L’envers du travail analytique, tout le travail éducatif. Tout le discours du maître.

VV : Avancer dans une cure, est-ce nécessairement défasciner les symptômes, la jouissance, et s’en tenir à la lucidité du vide, une forme de congruence avec la perte qui ne soit pas capitulation ni juste consignation mais tractation tolérable ?

Colette Soler : Le vide et la perte sont au début. Quand on avance, il y a des fixations de jouissance. Ce n’est pas du vide, ce n’est pas de la perte.

VV : La fin de l’analyse serait-elle l’invention, l’exploration ou l’interprétation de manières de vivre le vide, l’angoisse sans effondrement ?

Colette Soler : La fin, c’est une exploration des pertes irréductibles. Mais pas seulement.

Dans une analyse, au fond, on prend la mesure de ce qu’on savait déjà, de ce qu’on avait déjà expérimenté et qu’on espérait résoudre : l’Un-tout-seul. Qui se sait tout seul. En ce sens, c’est ce qui suscite l’angoisse, la déréliction, le dénuement. Et effectivement, l’analyse conduit à la mise au point d’une manière de faire avec ça qui est propre à chacun. Seulement ce n’est pas seulement du vide. Le vide peut évoquer ce qui est en défaut. Ici, il y a aussi des fixations de jouissance, et cela a des incidences traumatiques. C’est pour cela que l’on met plutôt cela au compte d’un réel.

L’analyse fait aussi le recensement de ce qui n’est pas de la perte !

VV : Lacan m’a toujours paru un personnage vivant à la limite, dans une grandiloquence d’allures et une outrance de calembours. Il s’écrivait lui-même tel un hystérique parfait (hystorique), sans symptômes, sauf de temps en temps. Et cependant, la psychanalyse, contrairement au théâtre ou à la scène, apparaît telle une méthodologie de la limite. Quel regard portez-vous sur le lien entre psychanalyse et création ?

Colette Soler : Je n’ai jamais rencontré un Lacan grandiloquent ni à calembours. Je l’ai connu pendant 15 ans, il était dans son cabinet de 6h à 8h. Il préparait ses séminaires. Comment voulez-vous qu’il ait vécu cette vie loufoque ! Chacun a un fantasme de Lacan.

VV : Badiou, en reprenant la République de Platon, vient de publier à l’attention de la jeunesse un nouveau texte intitulé « La vraie vie ». Que serait pour vous la vraie vie ?

Colette Soler : La vraie vie, c’est une idée sur la vie qu’on n’a pas. La vie vraie, c’est celle qu’on a.

VV : Y a-t-il une question que vous aimeriez vous poser ?

Colette Soler : J’aimerais surtout trouver des réponses.

Seconde série d’entretiens avec Colette Soler

Après lecture de L’effet Jacques Lacan, texte de Colette Soler, paru dans Connaissez-vous Lacan, Champ Freudien, Seuil 1992.

VV : Je dois dire avoir été saisie en lisant votre texte par sa puissance incisive et énigmatique. Je voulais d’abord souligner cela, comme si ce style, le vôtre donc dans cet « effet Jacques Lacan », me faisait strictement penser à lui, au Lacan que j’imagine, celui que je me suis forcément fictionné, avec ce style rigoureux et opaque. Une limpidité sophistiquée, est-ce ainsi que vous pourriez définir ce style ?

Colette Soler : D’abord, en ce qui concerne mon propre style, je n’ai jamais pensé au moindre rapprochement avec celui de Lacan. Je ne pourrais définir mon style, j’en sais surtout ce qu’on m’en renvoie, et je suis toujours étonnée. Je peux vous raconter une anecdote. Lors de mes études de philosophie, j’étais donc très jeune, lors d’une épreuve de fin d’année, le professeur — il s’agissait de Jean Guitton — me félicitant sur ma prestation orale, alors que je venais de commenter un texte de Blaise Pascal, m’a littéralement stupéfiée en me demandant si j’avais aussi… un style. La question était pour moi totalement inédite. Je crois en tout cas aujourd’hui que nul n’a pas le choix de son propre style.

Vous insistez sur le côté rigoureux de Lacan et j’aime bien qu’on souligne « rigoureux », car Lacan fait le choix, une option de penser la psychanalyse de façon rationnelle, d’en mettre à jour les lignes de structure, tentant comme il l’a dit de faire « jardin à la française » à partir des sinuosités et complexités freudiennes. Pour moi, dans ma lecture de Lacan, j’ai fait de façon répétée la même expérience : ce qui a pu paraître extrêmement opaque voire arbitraire au départ de la lecture, se résout en simplicité. Lacan, je ne le dirais donc pas sophistiqué. Il y a un effet exactement inverse avec la lecture de Freud. Là, pas de difficultés de lecture : le style porte la marque de la simplicité la plus élégante, mais plus on entre dans les thèses, plus les difficultés apparaissent, souvent inextricables.

VV : Revenons à votre texte et aux questions qui émergent après sa lecture. S’agit-il, dans la parole en séance, de tenter de démanteler toutes les fausses causes et alibis pour prendre à bras-le-corps l’os du symptôme ? Dans son Marcher droit sur un cheveu, Michel Bousseyroux compare Lacan à un Beckett post-joycien, cassant la rhétorique de la langue française pour extraire « the precious Margaret », l’éclat, l’étincelle, le diamant noir du silence. Vous, que visez-vous dans votre pratique de la parole en séance ?

Colette Soler : Je crois que, d’une manière générale, on ne distingue pas assez les pratiques de l’analyse et de la littérature, et ceci en raison du fait qu’elles usent toutes deux du langage. Pour tout dire, je ne pense pas, quelles que soient les vertus de son style, que Lacan ait fait de la littérature, ni beckettienne, ni même joycienne.

VV : Que diriez-vous de cette phrase de Lévinas : « La trace, c’est le passé sans que personne soit passé » ?

Colette Soler : Je dirais tout le contraire. Il n’y a de trace que s’il y a quelqu’un, parce que pour qu’il y ait trace, il faut qu’il y ait un corps qui l’ait enregistrée. Le sujet a rapport avec la trace, il peut effacer la trace — c’est même sa marque selon Lacan — mais en psychanalyse, s’il n’y a personne, il n’y a pas de psychanalyse possible.

VV : À tout analysant en résistance ou guerre lucide, que diriez-vous théoriquement pour que ça avance ?

Colette Soler : Que la supposée lucidité est une illusion, mais aussi un choix, solidaire du refus de savoir ce qu’il en est de l’inconscient.

VV : Comment, aujourd’hui, définiriez-vous les ressources, astuces ou effets « solériens » de la pratique analytique ?

Colette Soler : Question impossible !

VV : Dans les neurosciences, on assiste à « une chute des paradigmes », comme s’il n’était plus possible d’unifier sous un modèle universalisant quelque avancée sur l’identité. Comme s’il était impossible de signer quoi que ce soit d’un sujet en devenir ; sans trop de concept — et de manière, si je puis dire, charnelle — dans une chair de lalangue, par quel trait signeriez-vous les passes ou impasses de votre clinique aujourd’hui ?

Colette Soler : Les neurosciences partent d’un postulat très opposé à celui de l’analyse. Les neurosciences, de façon sophistiquée par la science, s’appuient sur le très vieux postulat de l’homme-machine, pas de l’homme parlant. Elles forcluent le sujet. Elles cherchent non pas les causes singulières, mais les lois générales de la machine organique. Et pour elles, l’homme, c’est « l’homme neuronal », selon le titre déjà ancien de l’un d’eux. Ne leur reprochons pas de pousser leurs recherches, elles méritent au contraire qu’on s’y intéresse. Par contre, à partir des neurosciences, tout un discours, toute une idéologie, se met en place qui nous ramène au temps d’avant les Lumières.

VV : Si toute forme trouve vie après coup, quelle serait la forme du futur transfusée par Lacan dans votre exigence de 2017 ?

Colette Soler : Très laconiquement, en formules condensées : fin du Un unifiant ; rien n’est tout ; y’a pas d’Autre.

VV : Un impératif qui vous tient ?

Colette Soler : Que la psychanalyse soit à l’heure de l’époque. On ne peut pas dire que ce soit encore tout à fait le cas.

Entretiens réalisés par Violette Villard entre le 12 novembre et le 26 décembre 2016 dans le cadre de la revue L’Airétiq.

Principaux ouvrages : L’aventure littéraire ou la psychose inspirée (Rousseau, Joyce, Pessoa) ; Ce que Lacan disait aux femmes ; Lacan, l’inconscient réinventé ; Les affects lacaniens ; Lacan lecteur de Joyce ; Clinique de la réalité.

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