L’Étrange Festival 2025 : Le Maure de Karatas, portrait d’un homme effacé

Avec Le Maure de Karatas, Adilkhan Yerzhanov s’aventure pour la première fois dans un paysage urbain, sans renier sa signature singulière. Il convoque les figures du vigilante movie et l’ombre de Rambo, mais détourne aussitôt l’attente d’un film d’action spectaculaire. Le Maure de Karatas est un polar imprégné de poésie, un récit suspendu entre silence et violence, où l’esthétique agit autant comme un écrin que comme un piège pour un héros effacé, constamment rejeté ou absorbé par une ville dont il ne maîtrise plus les codes.

Karatas, dans cette version urbaine, devient une entité abstraite, presque mentale, où les stigmates de la corruption forment le décor d’un monde désincarné. Yerzhanov s’empare des genres – thriller, drame social, conte – pour en faire un langage visuel au service d’un constat : la violence, insidieuse, s’est incrustée jusque dans l’esprit torturé de ses personnages marginaux.

Un anti-héros dans une ville malade

Déjà mutique dans le fascinant Steppenwolf, Berik Aitzhanov confirme ici son magnétisme silencieux. Comme Jean-Louis Trintignant dans Le Grand Silence, il traverse le film sans prononcer un mot. Son corps parle pour lui, raide, hanté et incarne ce Moor, ancien militaire au lourd syndrome post-traumatique, qui traîne ses propres fantômes derrière lui. Un rôle tout en intériorité, où l’acteur livre une performance physique mais profondément introspective. Il retrouve Anna Starchenko, dans une dynamique nouvelle. Elle est Maria, sa belle-sœur, mannequin en sursis, tentant de survivre aux dettes laissées par un mari disparu. Écartelée entre un métier exigeant, un fils à élever et la menace constante d’un mafieux (Zhandos Aibasov), elle se débat dans une chute inexorable. L’arrivée de Moor dans sa vie, figure protectrice taciturne, ouvre une brèche dans ce désespoir – une mission de rédemption autant que de protection, comme un dernier sursaut d’humanité.

Le scénario, somme toute classique, ne cherche pas à surprendre. Il fonctionne plutôt comme un canevas. Yerzhanov y brode un regard, une ambiance et une vision du monde désenchantée. La ville qu’il filme a perdu toute loi – ni justice, ni compassion – et ceux qui y survivent ne sont plus que des silhouettes broyées par l’indifférence. Maria est à deux doigts de céder à l’appel de la poudre synthétique, tandis qu’on exige de Moor qu’il redevienne une arme, alors qu’il aspire au silence, au pardon, au deuil de la violence.

On pense à Aki Kaurismäki, avec L’Homme sans passé, mais Le Maure de Karatas se révèle plus nihiliste, dénué de tout triomphe, même feutré. Yerzhanov filme un conte contemporain sans illusion, où la frontière entre réel et mythe se brouille dans les lumières artificielles de Karatas. Il ne cherche pas à explorer la verticalité de cette ville, mais plutôt à plonger son spectateur dans un labyrinthe mental, saturé de néons et de béton. Ce qui nous fait songer au Only God Forgives de Nicolas Winding Refn, tant dans la stylisation que dans la lenteur hypnotique du récit. Le tout est porté par la musique de Sandro di Stefano, vibrante, qui amplifie les silences et accompagne chaque geste de Moor avec gravité.

Cependant, le film exige du spectateur qu’il accepte son pacte : faire du contemplatif et du mélo sensoriel un véritable moteur narratif. Ce n’est qu’à cette condition que peut naître sa dimension mythologique. Plus qu’un western urbain, c’est un rituel de rédemption, lentement construit dans les ruines d’une société désenchantée.

Invité d’honneur de l’Étrange Festival, Adilkhan Yerzhanov continue de fasciner. Son cinéma reste fidèle à lui-même : une narration diffuse, poétique, empreinte de violence sourde, de mélancolie et une pointe d’absurdité. Le Maure de Karatas n’est pas un film à rebondissements, mais une variation sur la réinsertion dans un monde qui n’a plus besoin de nous. Loin de toute héroïsation, Moor devient une figure tragique, et dans son regard se lit une vulnérabilité partagée avec Maria. Ensemble, sans jamais se l’avouer, ils tentent de s’extraire de cette ville malade. Mais le cinéaste ne propose aucune échappatoire : ni pour les vivants, ni pour les morts. Un constat implacable que l’on retrouve également dans Cadet, présenté en compétition officielle cette année, et qui prolonge cette vision froide, austère, d’une humanité à la dérive.

Bande-annonce – Le Maure de Karatas

Fiche technique – Le Maure de Karatas

Titre original : Mavr
Réalisation : Adilkhan Yerzhanov
Interprètes : Berik Aytzhanov, Anna Starchenko, Zhandos Aitbasov
Scénario : Adilkhan Yerzhanov
Photographie : Yerkinbek Ptyraliyev
Décors : Yermek Utegenov
Son : Zurab Kurmanbayev
Montage : Arif Tleuzhanov
Musique : Sandro Di Stefano
Production : Olga Khlasheva, Yermek Utegenov
Pays de production : Kazakhstan
Genre : Action
Durée : 1h23

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© Marc Bruckert

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Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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