Ici (Here)

Au-delà de son concept franchement original, cette BD de l’Américain Richard McGuire, touche-à-tout qui a apporté sa contribution à des films d’animation français, tient toutes ses promesses. L’idée (voir le titre) est de faire l’histoire d’un lieu, plutôt que d’un ou plusieurs personnages. L’album montre néanmoins une belle galerie de personnages, qui défilent dans ce lieu au fil des générations, même s’il ne faut surtout pas attendre de linéarité dans la narration. Elle est éclatée et, bien souvent, les époques se chevauchent.

Pour les personnages, on en voit dès les premières planches. Mais leurs silhouettes sont assez imprécises. C’est un peu déroutant au début, mais tout compte fait cela colle parfaitement avec le propos. La présentation est d’abord simple, avec le même lieu montré à différentes époques, une planche par double-page. Puis, des personnages dans le salon d’un pavillon anonyme. Discussion banale située en 1989, qui pourrait provenir plus ou moins de n’importe quelle époque.

Un choix aux effets puissants

Tout cela pourrait s’enchainer et créer l’effet recherché. Mais l’auteur a de vraies idées de mise en scène, puisqu’il utilise ensuite et très régulièrement sa double-page pour présenter simultanément plusieurs scènes à des époques différentes, parfois sous la forme de détails. L’effet est saisissant puisque de nombreuses situations se font écho. Les personnages restent peu définis, intervenant comme des silhouettes anonymes, montrant que nous les humains sommes, d’un certain point de vue, plus ou moins interchangeables. Ce n’est pas sans rappeler les impressions du film Koyaanisqatsi (Godfrey Reggio – 1982) les effets de ralenti ou d’accéléré en moins. Ce que l’auteur réussit de manière sidérante, c’est à replacer l’être humain dans sa situation d’élément éphémère dans un milieu qui le dépasse complètement. Le voilà remis à une place, mammifère certes un peu plus évolué que d’autres, mais à la longévité somme toute relative. L’album ne fait qu’évoquer prudemment le futur, mais il amène assez logiquement à envisager l’extinction de la race humaine comme un événement aussi probable et banal que la mort d’un être humain parmi une multitude. Quelques symboles matériels de notre civilisation actuelle sont ainsi présentés comme de simples curiosités, ce qui banalise les productions (matérielles et intellectuelles) de l’homme. Tout comme chaque individu, la race humaine peut aller à l’extinction et sombrer dans l’oubli.

Creusons un peu

Beaucoup de lecteurs y verront une réflexion vertigineuse, parce que c’est difficile de se voir comme un anonyme dans la foule. Beaucoup parce que le point faible de l’album est à mon avis ici… Ne montrer que des anonymes parmi les humains est sans doute un peu facile, car tous ne finissent pas dans l’oubli, tous ne se contentent pas d’une vie simple et anonyme, à entretenir des conversations futiles ou interchangeables. Ce choix de l’auteur est évidemment destiné à aller dans le sens de ce qu’il cherche à montrer. Il se montre certes un virtuose dans l’art de la narration et dans celui de remettre l’humain face à sa petitesse générale. A mon avis, il en fait quand même un peu trop. De plus, sa manière de montrer le passé et l’avenir lointains est un peu simpliste, même si ses dessins pleines pages sont de toute beauté. En fait, c’est étonnant, car il utilise un graphisme sobre pour tous ses décors intérieurs (et des couleurs de type pastel), alors qu’il se donne beaucoup plus de liberté quant au style et aux couleurs sur ses dessins qui s’écartent des époques qu’on peut se représenter.

Quelques points particuliers

D’autre part, Richard McGuire utilise certains procédés narratifs remarquables, notamment une façon d’intégrer des scènes où l’évolution se fait page par page façon flip-book et aussi des situations qui se font écho (pose sur un canapé par exemple). Enfin, non content de mettre en scène seulement des anonymes, il ne les représente quasiment que dans des situations banales, des moments oubliables. Les moments les plus mémorables sont des souvenirs en relation avec des relations sentimentales. Cela illustre de façon assez forte la croyance populaire (illustrée par des contes) comme quoi les lieux auraient une âme, les maisons conserveraient d’une façon ou d’une autre la mémoire de ceux qui l’auraient habitée.

Pour conclure

C’est donc un album très intéressant à plus d’un titre, au format inhabituel (largeur 17,3 cm, hauteur 24,4 cm) pour 304 pages, qui se parcourt assez rapidement pour laisser une impression beaucoup plus durable que ce qu’on pourrait imaginer en sachant qu’aucun personnage n’est spécialement mis en valeur, hormis cette maison construite sur un terrain ayant vu (et qui verra) passer d’innombrables générations, sans compter les animaux. A noter que cet album (Fauve d’Or – Angoulême 2016) a bénéficié d’une adaptation cinématographique récente : titre original Here (Robert Zemeckis – 2024) avec Tom Hanks et Robin Wright.

Ici, Richard McGuire
Gallimard Jeunesse : sorti le 29 janvier 2015 (publication originale en 2014)

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4

Festival

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