Soleil vert : la dystopie écolo-humaniste

Soleil vert, quand un roman de science-fiction malthusien devient sous la direction d’un réalisateur éclectique un saisissant portrait d’un futur totalitaire au bord du gouffre.

Un film d’anticipation qui relate une mentalité du passé

Lorsqu’un cinéaste américain des plus éclectiques adapte le roman culte de Harry Harrison avec une star du moment, cela donne l’un des plus grands films d’anticipation et l’un des plus terrifiants. Un film qui témoigne également de son époque et d’un changement de mentalité.

La science-fiction littéraire se plait à décrire de possibles futurs dystopiques très pessimistes, des dictatures totalitaires, une Terre appauvrie, un monde postapocalyptique ravagé par la pollution ou la guerre nucléaire. Soleil vert effleure tous ces thèmes sans jamais s’y consacrer entièrement mais, surtout, nous brosse une vision du futur particulièrement pessimiste et relativement pertinente.

Il s’agit de l’adaptation du roman de Harry Harrison paru en 1966 sous le titre Make room ! Make room ! (faites de la place !) qui décrivait un New-York futuriste ravagé par la surpopulation humaine et en proie à la pauvreté, la famine et le rationnement. Le roman brassait ainsi un thème néo-malthusien très en vogue dans les années 1960 qui n’avaient pas encore connu la transition démographique et la baisse de la natalité. Le film revient de loin puisqu’il faillit rejoindre la longue liste des projets avortés de Hollywood. En effet, la Metro-Goldwyn-Mayer n’aimait pas le scénario de départ, rejetant la seule utilisation de l’explosion démographique et demandant de l’étoffer avec d’autres thématiques. Or le film est tourné en 1972 alors que débutent l’écologisme militant et la prise de conscience de la limite des ressources, également année de parution de La Limite de la croissance par le club de Rome. Le réalisateur Richard Fleischer, cinéaste éclectique et diversement apprécié par la critique, déjà auteur de 20000 lieues sous les mers, Les Vikings et Le Voyage fantastique, fut rapidement choisi. Pour coller aux thèmes écologiques du moment, le cinéaste choisit comme consultant Franck R. Bowerman, président de l’Académie américaine pour la protection de l’environnement. De plus, la production imposa un changement de titre, craignant que le public ne fasse l’amalgame avec la série populaire de l’époque Make Room for Daddy.

L’histoire va sensiblement s’écarter de celle du roman, faisant du meurtre circonstanciel commis par un jeune cambrioleur un complot politique révélant la corruption et l’arbitraire d’une société futuriste finalement totalitaire (une référence explicite aux régimes nazis et staliniens est faite avec la scène de la pelleteuse). Si la question de la surpopulation demeure, elle devient secondaire et laisse place au thème de la disponibilité des ressources, de la pauvreté galopante et de la généralisation de l’euthanasie légale. Pour son casting, Fleischer recrute trois acteurs qui avaient tourné pour Orson Welles que Fleischer avait lui-même dirigé dans Le Génie du mal : Charlton Heston (dans le rôle du héros, le policier Thorn), alors star américaine abonné aux films catastrophes, Edward G. Robinson (le personnage du vieux Sol) et Joseph Cotten (le dirigeant William R. Simonson dont l’assassinat provoque le lancement de l’intrigue). L’ancien interprète de L’Homme à la carabine, l’imposant Chuck Connors, complète la distribution avec le rôle de Tab Fielding, le brutal homme de main des dirigeants peu scrupuleux de cette société oppressante. Le tournage dure du 5 septembre au 3 novembre 1972 à Los Angeles et El Segundo, en Californie. Heston et Robinson s’implique beaucoup en allant jusqu’à proposer à Fleischer l’écriture de la scène du repas avec des mets naturels qui n’était pas prévu dans le script originel. La triste réalité se confond avec la fiction puisque Robinson, atteint d’un cancer durant le tournage, mourra peu après la fin de celui-ci. De fait, dans la scène de la mort de Sol, Charlton Heston, seul au courant de sa maladie, pleure vraiment. Associé à la réalisation du film, Harry Harrison s’efforcera d’empêcher autant que possible la trahison de son roman, mais finit par accepter les changements du scénario. Ce sera le dernier film tourné aux studios de la MGM.

Dans son ensemble, l’accueil critique est bon, la plupart soulignant l’excellence de la réalisation tout en déplorant l’invraisemblance de ses prédictions (ce qui apparait ironique quand on connait le regard actuel porté sur le film avec le recul) à l’instar de A. H. Weller du New York Times. Les célèbres Ebert et Siskel le qualifient de « bon et solide film de science-fiction et un peu plus » tandis que Charles Champlin du Los Angeles Times le définit comme une « œuvre dure, intelligente, à faible budget mais imaginative ». Le succès commercial est modéré (quoique fort en France avec plus de deux millions d’entrées) mais le film sut gagner son statut culte au fil des ans, devenant l’objet de plusieurs références et parodies. Surtout, il s’imposa par la justesse rétroactive de ses prédictions.

Un film futuriste qui éclaire notre présent

À la fois film de science-fiction, thriller (l’enquête menée par Thorn) et drame humain, le métrage rend bien compte de la polyvalence de son réalisateur qui fit des films de SF, des policiers, des westerns, des péplums et des films de guerre. Il rend aussi justice à son sens de la réalisation et au soin apporté tant à l’image qu’à l’ambiance prenante. Surtout, il se montre toujours aussi pertinent cinquante ans après sa sortie quant à ses thèmes d’actualité dans le débat public, qu’il s’agisse des conséquences de la population et de la raréfaction des ressources mais aussi de l’euthanasie légale, sujet devenu l’objet de débats publics et toujours très sensible. Sans apporter de jugement moral définitif et vain, le film dresse plutôt un constat implacable d’une société futuriste incapable de résoudre ces problèmes et s’enfonçant dans le totalitarisme.

Mais Soleil vert a surtout marqué avec sa révélation choquante finale, montrant que la seule solution pour remédier au manque de nourriture est la récupération des corps humains euthanasiés et leur transformation en aliments de synthèse, le fameux « soleil vert » du titre. Une belle illustration du désespoir total de l’humanité et du pessimisme ambiant des années 1970 au travers du thème du cannibalisme industrialisé. Ce désespoir est parfaitement incarné par la dernière scène du film qui voit Thorn, sévèrement blessé, emporté par ses collègues tout en criant, désespéré :

« Le soleil vert, c’est de la chair humaine ! »

alors qu’il est pratiquement acquis que personne ne l’écoutera. Une fin très sombre et pessimiste, collant à l’esprit du temps désabusé d’autant plus que Soleil vert est un des rares films traitant de désastre écologique à ne pas illustrer une catastrophe soudaine et brutale mais une lente dégénérescence évolutive amenant tout aussi sûrement à la fin de l’humanité. Ce parti pris lui assure un certain réalisme et une approche plus viscérale de la question. De fait, bien que nos sociétés actuelles ne soient pas arrivées à ce stade et que la prise de conscience environnementale se soit nettement faite jour, ces thèmes abordés demeurent très pertinents. À noter que l’action du film se situe en 2022 (en 1999 dans le roman), ce qui apporta un regain d’intérêt pour l’œuvre ladite année.
Sur le plan formel, le film demeure très actuel, sachant doser les scènes d’action et de suspense avec les moments dramatiques plus intimistes. La scène du décès de Sol sur la musique de la Sixième Symphonie de Beethoven et sur fond de documentaires animaliers (évoquant la technique alors naissante des dômes IMAX) demeurent l’une des plus émouvantes de l’histoire du cinéma. Richard Fleischer montre sa compétence à offrir un divertissement haletant ainsi que son aisance à passer d’un genre à un autre (son précédent film, The Don is dead, était un polar mettant en scène des gangs de mafieux). Charlton Heston se montre toujours aussi efficace dans le rôle du policier individualiste et obstiné à découvrir la vérité seul contre tous, un personnage bien plus volontariste et actif que dans le roman. Il est vrai qu’il correspond au type de personnages auquel est habitué l’acteur. Mais ce dernier sait aussi lui insuffler humanité et compassion notamment lors de la scène où il intime au personnage de Shirl de s’enfuir en lieu sûr ou, bien sûr, lorsqu’il assiste à la mort de Sol.

Ainsi, même si le film ne s’est pas montré exact sur ses prédictions directes (l’épuisement des ressources alimentaires n’est pas encore à l’ordre du jour), il réussit le tour de force d’être toujours d’actualité et de correspondre encore aux débats présents tout en nous proposant un spectacle haletant et impactant. Il témoigne ainsi d’une époque où l’on pouvait faire des films à messages forts sans tomber dans le moralisme pesant et sans négliger le divertissement efficace.

 Bande-annonce : Soleil vert

Fiche Technique : Soleil vert

Titre original : Soylent Green
Réalisation : Richard Fleischer
Scénario : Stanley R. Greenberg, d’après le roman Soleil vert, de Harry Harrison
Avec Charlton Heston, Edward G. Robinson, Leigh Taylor-Young..
Direction artistique : Edward C. Carfagno
Costumes : Pat Barto
Photographie : Richard H. Kline
Montage : Samuel E. Beetley
Musique : Fred Myrow (en)
Production : Walter Seltzer (en) et Russell Thacher
26 juin 1974 en salle | 1h 37min | Drame, Science Fiction, Thriller

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

Mortal Kombat : Destruction finale – Flawless misery

Le succès a été instantané au box-office pour le "Mortal Kombat" de Paul W. S. Anderson, dont la bisserie n'a pas fait l'unanimité. Le film n'a pas été épargné par le bras de fer entre le réalisateur et les producteurs, mais continue de fasciner par certaines idées et séquences qui rendent hommage au cinéma d'action hongkongais, tout en composant avec les motifs du jeu vidéo. Le miracle ne s'est pas réalisé deux fois cependant, avec cette "Destruction finale", qui trahit à peu près tout ce qui plaisait dans le premier opus et aux joueurs inconditionnels de la franchise — une promesse brisée, symptôme d'une suite qui n'a jamais su décider ce qu'elle voulait être.