La langue des choses cachées de Cécile Coulon : désobéir pour mieux dire

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« Écrire, c’est hurler sans bruit » (Marguerite Duras, Ecrire), comme le fait parfaitement Cécile Coulon avec La langue des choses cachées son 9e roman. Ce récit porté par une langue poétique, surannée et élégante parle à l’âme des lecteurs. On y suit l’histoire d’un fils guérisseur qui part pour la première fois guérir seul, sans sa mère. L’occasion pour lui de désobéir, de révéler les choses cachées et de tenter de réparer les vivants. Un conte en forme de cauchemar où le passé doit être dit pour espérer un avenir.

La langue des choses cachées n’est pas un long roman, c’est un conte aux allures de grande nouvelle ou de poésie en prose. On ne sait pas bien quelle époque il décrit, ce n’est pas ce qui importe, ce qui est dit est de tous les temps, mais le monde est comme figé dans ce village auquel on accède à pied, une journée de marche pour « le fils », un peu à la manière des sorcières du magnifique Du thé pour les fantômes. La langue des choses cachées est davantage un conte initiatique où un fils doit prendre la relève de sa mère, après l’avoir longtemps observée guérir là où échoue la médecine. Cécile Coulon avant de parler de son personnage, qu’elle qualifie de « drame », construit un paysage. On la sait habitée par les volcans et la terre dans ses poèmes, toujours ses romans ont pour décor des espaces rudes (La Bête humaine, Seule en sa demeure) où les hommes sont confrontés aux limites de leur humanité : « cette brute aux épaules rouges a peur de ce qu’il y a sous les hommes et les bêtes : le vide » peut-on lire à propos d’un des personnages du roman. On ne sait presque rien de ses personnages, l’intrigue étant resserrée sur une nuit qui fait écho à une autre, à la différence près que la nuit au présent est plus radicale.

L’intrigue très ramassée, mais non moins puissante, fait du roman de Cécile Coulon, un souffle, un texte que l’on lit d’une traite. Dans ce village comme coupé en deux (deux maisons opposées tant par ceux qui y habitent que géographiquement), les femmes se taisent et le prêtre choisit où se rendent les guérisseurs. Le fils a une mission : sauver l’enfant d’une brute. Dès qu’il entre dans la maison, il sait que des viols y ont eu lieu, que la violence s’inscrit partout. Cependant, dans cette même nuit, alors qu’il se doit d’obéir, il va suivre un autre enfant, dans une autre maison et son monde va basculer. Cécile Coulon interroge alors nos fautes, la manière dont elles doivent être portées à la connaissance de tous, comment elle doivent être traitées (entendons ici réparées). La question de l’enfance, de la transmission, y est centrale : doit-on payer pour les fautes de nos pères, de nos mères ? Son personnage y répond d’une manière radicale, où le stigmate vient déloger les montres de leur antre, ne pas les laisser croire qu’ils peuvent être de nouveau humains. Ce n’est ainsi pas anodin si c’est un enfant qui, en pleine nuit, réveille le fils pour le mener sur les traces de sa mère et si c’est un tout jeune enfant orphelin de mère qu’il doit soigner pour sa toute première mission seul. Au-delà de cette question, celle de réparer les vivants se pose : quand choisir de vivre, de combattre, et quand abandonner ? Qui décide de celles qui doivent se battre ? Qu’en est il des choses tues ? Comment transmettre une parole cachée ? Les cris ne se font jamais entendre au grand jour et pourtant ils sont omniprésents.

On pense forcément à l’écho entre cette histoire d’agression étouffée et bientôt révélée dans un acte de désobéissance féroce, à nos actualités post #metoo. A la manière dont les paroles se délivrent mais aussi comment elles sont entendues, perçues, transmises.  La langue des choses cachées est une histoire de feu, de passation et d’un garçon qui est un drame mais qui est aussi celui qui se lève pour tenter de réparer l’horreur humaine, si humaine et de combattre l’impunité. Car révéler un abus ne laisse jamais tranquille celui ou celle qui l’a révélé et qui agit non pas en son nom propre mais au nom des autres, pour dire « stop ».  Cécile Coulon dit avoir écrit son roman dans un état de transe, c’est ainsi aussi qu’il se lit. La langue des choses cachées marque de son empreinte un lecteur habité depuis ses entrailles par des vies qui se déchirent. Ces vivants qui voudraient n’avoir pas survécu à l’horreur . Un monde qui se délite et soudain la désobéissance qui s’invite. Une désobéissance qui communique soudain la langue des choses cachées, qui rend visible ce qu’on ne voudrait pas voir, pas entendre, pas dire. Des choses qui, depuis longtemps, sont tues et qui tuent ! Pour ne plus accepter de laisser des maisons abriter la souffrance et laisser à celles qui sont agressées le choix de leur avenir et la pleine possession de leur corps, Cécile Coulon propose un conte entre cauchemar et humanité., où la vie et la mort se mélangent.

Extrait du roman lu par Cécile Coulon lors de son passage dans l’émission La Grande Librairie (le 10 janvier 2024)

@atrapenard

📚💛🎻 Magnifique Cécile Coulon qui lit un extrait de son nouveau roman « La langue des choses cachées » (L’Iconoclaste) accompagnee ici par le violoncelliste Victor Julien-Laferrière. @La Grande Librairie #booktok #booktoker #leclubdeslecteurs

♬ son original – Augustin Trapenard

La langue des choses cachées : Fiche technique

Titre : La langue des choses cachées
Auteur : Cécile Coulon
Format : Broché
Nombre de pages : 134
Dimensions : 14cm X 19cm
Date de parution : 11/01/2024
ISBN : 978-2-37880-404-6
EAN : 9782378804046
Genre : Drame
Prix : 17,90 euros

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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