« Bobigny 1972 » : à l’aube du droit à l’avortement

Les éditions Glénat publient Bobigny 1972, de Marie Bardiaux-Vaïente et Carole Maurel. Elles y narrent l’affaire Marie-Claire Chevalier, du nom d’une jeune femme de 16 ans traduite en justice pour avoir avorté clandestinement de l’enfant de son violeur.

La vie de Marie-Claire Chevalier a pris un tournant tragique lorsqu’elle a été victime d’un viol à l’âge de 16 ans. Cette expérience traumatisante a été exacerbée par la découverte, quelques semaines plus tard, de la grossesse qui en a résulté. Démunie, déshonorée, craignant d’être traînée dans la boue si elle révélait son histoire, la jeune femme n’a eu d’autre choix que de recourir à un avortement clandestin, avec l’aide bienveillante de sa maman. C’est cette affaire douloureuse qui a été jugée à Bobigny en 1972, dans un contexte particulier où la loi, rétrograde, tendait de plus en plus à s’écarter des réalités sociales et des combats féministes.

Les auteures rappellent très bien les événements qui ont entouré ce procès. L’appel des 343, publié dans le magazine Le Nouvel Observateur en 1971, voyait des dizaines de célébrités déclarer avoir eu recours à l’avortement, un acte alors illégal et parfois lourdement condamné. Parmi les signataires de ce manifeste controversé figuraient Simone de Beauvoir, Catherine Deneuve et Gisèle Halimi. C’est précisément cette dernière qui va prendre en charge la défense de Marie-Claire Chevalier en 1972, quelques années à peine avant la promulgation de la loi Veil, qui visait à mettre (enfin) la loi en adéquation avec son temps. Car l’avortement était alors amplement pratiqué, l’émancipation des femmes passait par le désir de gérer elles-mêmes leur maternité et la justice sociale ne tolérait plus que les riches puissent subir des interruptions de grossesse à l’étranger quand les plus modestes étaient convoquées devant les tribunaux pour les mêmes actes.

Tous ces phénomènes transparaissent clairement dans Bobigny 1972. Confrontée à une grossesse non désirée et aux stigmates sociaux associés, Marie-Claire Chevalier a pris la décision difficile de subir un avortement, réalisé dans des conditions clandestines et risquées. Peu après, elle a été dénoncée à la police, ce qui a mené à son arrestation ainsi qu’à celle de sa mère et de la praticienne qui a réalisé l’avortement. Mais ce qu’on juge dépasse de loin cette seule affaire : c’est une justice désuète, écrite et dispensée par les hommes, pénalisant les femmes et les pauvres, qui fait l’objet de l’attention de Marie Bardiaux-Vaïente et Carole Maurel, qui ne manquent pas de faire état des convictions de l’avocate de la défense en la matière.

Au cours du procès, Gisèle Halimi (dont l’enfance a récemment été racontée en bande dessinée aux éditions Delcourt) a non seulement plaidé pour l’acquittement de sa cliente mais a également utilisé la tribune qui lui était offerte pour critiquer la législation française sur l’avortement et mettre en lumière les difficultés et les injustices auxquelles les femmes étaient confrontées. Le procès a attiré une attention médiatique considérable et a suscité un débat national sur l’avortement. Les témoignages du député Rocard ou du professeur Monod, présents parmi d’autres dans l’album, appuient cette lecture critique des faits législatifs et judiciaires. La détresse de Marie-Claire Chevalier est double, puisqu’au viol s’ajoute le jugement, dans une continuité parfaitement ordonnée de masculinité toxique et d’impuissance féminine.

Alternant le présent fictionnel (le procès) et les flashbacks (le viol, notamment) avec des codes associés (pages jaunies ou non, pointillisme, etc.), Bobigny 1972 comporte plusieurs séquences mémorables. Parmi elles : la perquisition matinale et hâtée des Chevalier, les révélations tardives et poignantes faites par Marie-Claire à sa mère et surtout cette agression sexuelle glaçante, qui n’est pas sans rappeler ce que Maran Hrachyan mettait déjà en vignettes dans le roman graphique Une nuit avec toi, paru également aux éditions Glénat, en septembre. Ainsi, de par son intérêt historique et son souffle dramatique, cet album passionnant constitue l’une des belles surprises de ce début d’année. Il permet de resituer le combat pour l’avortement dans son contexte français originel et de faire état de son urgence perpétuelle, alors même que certains, à l’instar du nouveau président argentin Javier Milei, aimeraient en revoir les modalités.

Bobigny 1972, Marie Bardiaux-Vaïente et Carole Maurel
Glénat, janvier 2024, 192 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Les Naufragés du Lavalette : légende marine

« - Eu cartonne of Lucky Strike fore ziss fez en poil de cul !? Tut’moques de moi, l’ami ? - Yes, my friend. Ten packs ! That’s a very good price for you… »

« Le Fantôme de l’opéra » : horreur en musique

Tyler Boss et Martin Simmonds reprennent le mythe du Fantôme dans un récit d’enquête où le prestige du spectacle autorise toutes les outrances. Paru chez Urban Comics, ce volume de la collection Universal Monsters doit autant à son atmosphère graphique qu’à sa manière de faire du théâtre un lieu de désir, de peur et de faux-semblants.

« Le Parfum des feuilles de thé » : reprendre racine

Dans "Le Parfum des feuilles de thé" (Robert Laffont), Camille Monceaux et Virginie Blancher suivent Akane et Mayumi, deux jeunes femmes qui quittent Tokyo pour reprendre une plantation familiale. Au rythme des récoltes, leur installation devient une histoire de transmission et de choix de vie, non sans doutes.