La couleur des choses, un point de vue original

Dans la catégorie des BD qui sortent du lot par leur originalité, La Couleur des choses du Suisse Martin Panchaud fait partie des immanquables. Pour celles et ceux qui vont la découvrir, attendez-vous à quelques surprises.

On suit les (més)aventures d’un Anglais de 14 ans pas très bien dans sa peau. Un peu rondouillard, Simon se fait régulièrement harceler et rançonner par les jeunes de son quartier. De plus, cela ne va pas très fort à la maison entre ses parents. La mère reproche au père de ne s’intéresser qu’aux courses de chevaux. Alors qu’il va livrer à une voisine un gâteau que sa mère vient de confectionner, Simon est une nouvelle fois pris à partie par un trio de jeunes voyous. Non seulement Simon ne va pas pouvoir assurer sa livraison, mais il va devoir sonner à la porte de Winney McMurphy. Le trio s’est mis en tête que, puisque cette voyante utilise un taxi pour rentrer chez elle après ses courses, elle pourrait donner quelque chose au trio au lieu de payer le taxi. Tout le monde serait gagnant dans l’histoire. Simon aurait bien aimé trouver du soutien auprès de Lorna, une jeune fille qu’il aime bien et qui gravite autour du trio.

Black Caviar gagnant

Simon trouve effectivement Winney McMurphy qui ne peut rien pour lui par rapport aux exigences du trio infernal. Mais la voyante qu’elle est lui fait une révélation : le résultat de la prochaine course importante, la Royal Ascott. Elle lui annonce le quinté dans l’ordre, avec Black Caviar gagnant. Au détour de ses révélations, elle lui annonce qu’il trouvera ce qu’il cherche à Liverpool. Elle lui a dit aussi qu’elle voyait la mort, mais que cela n’avait rien d’extraordinaire puisque c’est notre destin à tous. Du coup, Simon se met en tête que jouer ce quinté représente la chance de sa vie. Dans la foulée, il trouve un bookmaker complaisant qui accepte son pari malgré son jeune âge. Et pour bien faire les choses, Simon a trouvé à la maison un petit magot de 1 000 livres qu’il engage sur cette mise. Résultat des courses, Simon a vu juste grâce à Winney McMurphy et il est le gagnant d’un véritable pactole ! Mais les soucis ne font que commencer, car Simon est trop jeune pour se présenter au guichet et empocher son gain. Venir avec un adulte se portant garant ne sera malheureusement pas possible car il y a eu du grabuge à la maison, son père a disparu et sa mère est dans le coma à l’hôpital. Rapidement, le nom et la tête de Simon sont connus et quasiment tous ceux qu’il rencontre ne pensent qu’à une chose : le convaincre de leur passer le ticket gagnant.

Un aspect franchement original

Présentée ainsi, cette BD ne semble pas sortir de l’ordinaire. Mais Martin Panchaud a eu l’idée de tout présenter selon un point de vue inédit, en ne dessinant jamais ses personnages. Il représente chaque scène en plongée, d’une hauteur dépendant de la situation, et chaque personnage est juste représenté par un petit disque. Ces disques se distinguent les uns des autres par leur(s) couleur(s) et quand l’un d’eux apparaît pour la première fois, l’auteur l’indique dans une légende. Par contre, il les fait parler, le texte en caractères d’imprimerie à côté des cases avec un trait désignant le personnage. Et l’auteur s’intéresse aux objets qui interviennent dans l’intrigue. Il les dessine soigneusement, les détaille à l’occasion. Il s’attarde également sur une baleine dont il ne cache pas qu’elle interviendra dans l’intrigue. Et puis, il fait preuve de pas mal de fantaisie pour présenter tout ce qui se passe au fil des 225 pages d’une œuvre qui se lit bien. Concrètement, cela ressemble un peu à un storyboard soigné.

Au-delà des prix

Cette BD ne peut donc que retenir l’attention par sa conception et elle n’a pas été primée par hasard : Fauve d’or (Angoulême 2023), Grand Prix de la critique ACBD 2023, Prix Toute première fois (Colomiers 2022), Prix suisse du livre jeunesse, Prix Delémont’BD et de nombreuses sélections pour d’autres prix. Ceci dit, j’espère pour Martin Panchaud qu’il a d’autres idées, car s’il compte proposer d’autres BD sur le même principe, je crains qu’il aille vers quelques déceptions. D’ailleurs (et je le tiens de l’éditeur français qui était présent au festival BD de Colomiers 2023), il a eu du mal à se faire éditer. L’éditeur de La Couleur des choses l’avait refusé dans un premier temps, même s’il peut désormais se féliciter de son choix. Après lecture attentive, son titre m’incite à rapprocher cette BD du roman Les Choses de Georges Perec qui dénonce l’importance prise par les objets dans notre société matérialiste. Ici, Martin Panchaud se contente de tout montrer selon un point de vue original, mais il insiste sur l’obsession de ses personnages intéressés par la possibilité de gagner un beau paquet d’argent pour assurer leur avenir. Contrairement à Simon, aucun de celles et ceux qu’il croise n’est innocent et les révélations peu glorieuses s’accumulent. Attention quand même, l’originalité de l’objet ne doit pas faire oublier le manque de crédibilité de certains détails. D’ailleurs, le classement en BD de cet objet soigné peut se discuter. Ce qu’il en ressort, c’est que le résultat, même s’il brille par son originalité, est particulièrement froid, malgré tous ses aspects fantaisistes. En fait, quand on ouvre une BD, le style de dessin, la façon dont les personnages sont représentés, créent tout de suite l’envie ou l’inverse. Si ici le style séduit, la présentation crée une distance par rapport aux personnages et, en première lecture, on tend à se concentrer sur l’intrigue, donc le texte, plutôt que sur le reste.

La Couleur des choses, Martin Panchaud
Ça et là, septembre 2022 (France)
Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

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