Danton, quand Andrzej Wajda révolutionne le cinéma historique en France

Lorsque le monstre sacré du cinéma polonais illustre l’épisode le plus sensible de l’histoire de France, à travers une fresque épique sur la période révolutionnaire, il se livre à une œuvre déroutante… au nez et à la barbe de ses commanditaires français et des autorités communistes polonaises.

Un film de commande qui se retourne contre ses commanditaires

Au début des années 1980, Andrzej Wajda est déjà largement reconnu comme cinéaste, aussi bien en Pologne qu’à l’étranger. Sa trilogie de la guerre (Génération, Ils aimaient la vie, Cendres et diamants) a définitivement assis sa réputation et L’Homme de marbre sorti en 1977 lui a valu une reconnaissance internationale tout en témoignant de son engagement personnel vis-à-vis de la situation politique de son pays. Il n’est donc pas étonnant que le gouvernement socialiste de François Mitterrand, fraîchement élu, fasse appel au cinéaste polonais réputé pour ses films historiques et politiques afin de réaliser un film censé commémorer la Révolution française. De fait, le film sera co-financé par la France à 12% (10% seront avancés par le gouvernement polonais). Ce ne sera pas la seule production cinématographique célébrant la Révolution française et suscitée par les autorités françaises puisque La Révolution française de Richard T. Heffron et Robert Enrico sortira six ans plus tard. Pour son film, Wajda et son scénariste Jean-Claude Carrière adapteront la pièce de théâtre L’Affaire Danton de Stanislawa Przybyszewska, pièce qui, malgré son titre, s’attardait sur la personnalité de Robespierre dont l’auteur était admirative et dont elle faisait l’apologie (elle-même était très influencée par les ouvrages de l’historien marxiste Albert Mathiez). Or, Wajda, créatif intraitable et en même temps d’une grande subtilité, va effectuer une profonde subversion en présentant un tableau peu flatteur de la Révolution française durant l’épisode de la Terreur et en promouvant l’image de Danton au détriment de Robespierre largement critiqué. Il s’agit donc d’une double trahison, autant politique qu’artistique. Pour le réalisateur, le choix de Gérard Depardieu s’impose d’emblée comme une évidence d’autant plus qu’il avait déjà interprété Danton dans une représentation française de la pièce d’origine. Tourné entre avril et juillet 1982 en France, le film sort le 12 janvier 1983 et reçoit un accueil glacial du gouvernement, le président s’éclipsant rapidement après la fin de la projection privée le 6 janvier. Il est, logiquement, mieux accueilli par la droite (à l’instar du critique de Valeurs Actuelles Laurent Dandrieu pour qui la vision de Wajda de la Révolution est « iconoclaste » et présente une « Révolution qui n’a que la liberté et les droits de l’homme à la bouche, mais dont le quotidien n’est que massacre et oppression ») et plonge dans l’embarras le gouvernement polonais de l’époque. Le film vaut à son réalisateur le César du meilleur réalisateur la même année.

Un film d’époque historique racontant l’histoire de son époque

À l’instar d’un grand nombre de films historiques, l’œuvre de Wajda parle davantage de son époque de conception que de celle qu’elle doit traiter. C’est ainsi que la période de la Terreur révolutionnaire renvoie explicitement à la Pologne des années 1980 et le duel Danton-Robespierre à l’affrontement politique entre Lech Walesa, leader du syndicat d’opposition Solidarnosc, et le général Jaruzelski, à la tête du régime communiste polonais. Tout est mis en œuvre pour opposer les deux hommes : tandis que Robespierre est montré comme un véritable ascète, froid, dur, presque sans émotion, partisan d’une Terreur sans fin, Danton est, quant à lui, présenté comme un homme enthousiaste et motivant, bon vivant et proche du peuple, adversaire de la Terreur. Il s’agit donc d’une opposition fondamentale entre l’homme du pouvoir (Robespierre/Jaruzelski) et l’homme de la rue (Danton/Walesa). Ajoutons que Robespierre et ses partisans sont interprétés par des acteurs polonais, Danton et son clan par des acteurs français, ce qui renforce encore cette dichotomie et le reflet de la situation des années 1980. Wajda l’assume clairement en entretien à la sortie du film : « Le choc entre ces deux hommes, c’est exactement le monde que nous vivons aujourd’hui. Le monde occidental, voilà Danton. Le monde de l’Est, c’est Robespierre. » Il y a également une référence à deux interprétations historiographiques opposées, celles des historiens marxistes Claude Mazauric et Albert Soboul d’une part, et celle de leur collègue devenu critique du communisme François Furet d’autre part, dans un contexte où les débats sur la Révolution française chez les historiens sont devenus intenses avec le début d’une approche plus critique de cette période.

Bien sûr, une telle orientation ne se fait pas sans anachronisme et entorse à l’Histoire, à l’image de la scène d’entrevue entre les deux dirigeants, montrée comme une invitation de Robespierre dans le film mais en fait à l’initiative de Danton. Le film tend ainsi à tordre la réalité historique pour servir son propos politique, chose commune dans les films d’époque à message. Il établit aussi des parallèles entres les situations passées décrites et celles d’actualité lors de sa sortie comme le rationnement du pain (les files d’attente interminable devant les magasins dans la Pologne des années 1980), les Parisiens qui cessent de parler politique quand apparait un membre des Sections (répression et surveillance des polonais par la police politique), saccage de l’imprimerie du Vieux Cordelier (censure et répression de la liberté d’expression), la modification du tableau de Jacques-Louis David Le Serment du jeux de Paume sur ordre de Robespierre (encadrement de l’art par le pouvoir et photos truquées sous Staline) et le procès des dantonistes (les procès politiques et purges du dirigeant communiste). Enfin, en prenant ouvertement le parti de Danton, le film fait l’impasse sur les crimes et abus du personnage, faisant de ce co-organisateur de la Révolution une victime de cette même Révolution. Le message historique se fait ainsi parfois au détriment de la reconstitution historique. Pour autant, il ne dessert nullement le propos du long-métrage. Celui-ci brosse une illustration pertinente du totalitarisme idéologique, prompt à broyer ses propres promoteurs, la France révolutionnaire de 1793 préfigurant la Russie et l’Europe de l’Est stalinienne et communiste. Dans le Nouvel Observateur du 14 janvier 1983, François Furent affirme que « le miracle de ce film, c’est qu’il n’est jamais anachronique, bien qu’il ne cesse, à travers Danton et Robespierre, de nous parler d’aujourd’hui (la Pologne de 1983) ». C’est donc bien un phénomène idéologique pérenne que dénonce Wajda, ce qui rend le propos intemporel.

Du point de vue formel, le cinéaste confirme sa prédisposition à restituer de manière saisissante le tragique de l’Histoire et des destinées humaines, dans une ambiance sombre proche du cauchemar. Depardieu et Pszoniak incarnent parfaitement leurs personnages en duel perpétuel sur fond de relation ambiguë entre amitié authentique et rivalité politique sous-jacente. Les deux hommes donnent réellement l’impression d’être proches, sortis du même sérail de la révolution avec des conceptions si différentes qu’ils en deviennent adversaires, puis ennemis mortels. La bonhommie et le côté rabelaisien de Depardieu est bien utilisé par opposition au côté sec et froid de Pszoniak. À leurs côtés, les seconds rôles sont également très bons, notamment un étonnant Jacques Villeret en général Westermann, un de ses rares rôles dramatiques de cette époque. Tous interprètent des acteurs plus ou moins importants de la Révolution française et, par voie de conséquence, de la guerre civile et de la Terreur qui se dévoilent progressivement pour arriver finalement à leur propre destruction. Encore une fois, le parallèle avec les luttes intestines au sein de l’URSS et la montée progressive de la Terreur stalinienne et des purges de masse s’impose. Des portraits d’êtres tragiques, à la fois bourreaux et victimes, et que l’on peut retrouver à toute époque.

Si le film n’est pas le plus renommé de la carrière de Wajda, il est sans doute l’un de ses plus ambitieux, illustrant au mieux les parallèles entre différentes époques historiques reliées entre elles par leurs ressemblances. Une œuvre mémorable, édifiante, élégante et en même temps radicale, toujours largement d’actualité aujourd’hui.

Bande-annonce : Danton

Fiche technique : Danton

Réalisation : Andrzej Wajda
Scénario : Jean-Claude Carrière, avec la collaboration d’Andrzej Wajda, Agnieszka Holland, Bolesław Michałek et Jacek Gąsiorowski, d’après L’Affaire Danton de Stanisława Przybyszewska
Avec Gérard Depardieu, Wojciech Pszoniak, Anne Alvaro, Roger Planchon, Angela Winkler, Jacques Villeret…
Production : Gaumont – TF1 Films Production – S.F.P.C. – T.M. – Les Films du losange
avec la participation du Ministère de la Culture, Paris et Film Polski
Producteur : Emmanuel Schlumberger ; Margaret Menegoz pour les Films du Losange ; avec la collaboration du Group de Production X Varsovie (Barbara Pec-Šlesicka)
Image : Igor Luther
Décors : Allan Starski avec la collaboration de Gilles Vaster
Costumes : Yvonne Sassinot de Nesle (réalisés par Tirelli-Rome)
Musique : Jean Prodromidès avec l’Orchestre philharmonique de Varsovie, sous la direction de Jan Pruszak
Son : Jean-Pierre Ruh, Dominique Hennequin, Piotr Zawadzki
Montage : Halina Prugar-Ketling
Directeur de production : Alain Depardieu
12 janvier 1982 en salle / 2h 15min / Historique, Drame

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

Mortal Kombat : Destruction finale – Flawless misery

Le succès a été instantané au box-office pour le "Mortal Kombat" de Paul W. S. Anderson, dont la bisserie n'a pas fait l'unanimité. Le film n'a pas été épargné par le bras de fer entre le réalisateur et les producteurs, mais continue de fasciner par certaines idées et séquences qui rendent hommage au cinéma d'action hongkongais, tout en composant avec les motifs du jeu vidéo. Le miracle ne s'est pas réalisé deux fois cependant, avec cette "Destruction finale", qui trahit à peu près tout ce qui plaisait dans le premier opus et aux joueurs inconditionnels de la franchise — une promesse brisée, symptôme d'une suite qui n'a jamais su décider ce qu'elle voulait être.