Les Œillades 2023 : La Tête froide de Stéphane Marchetti, dans l’enfer blanc des Alpes

Pour son premier long-métrage de fiction, Stéphane Marchetti a choisi d’emprunter la voie du thriller afin de raconter l’enfer des routes migratoires, sujet qui lui tient à cœur depuis le documentaire Calais, les enfants de la jungle. Porté par une solide Florence Loiret-Caille dans le rôle d’une femme fissurée et criblée de dettes qui, malgré elle, va profiter de la détresse des réfugiés clandestins, La Tête froide rappelle qu’aider l’autre à traverser la frontière est une manière de se sauver soi-même.

Première fiction du documentariste Stéphane Marchetti, La Tête froide met en scène la rencontre improbable de deux solitudes à la dérive dans un paysage alpin à la fois sombre et hostile. Contrebandière amateure au caractère rugueux campée par Florence Loiret-Caille (L’Effet aquatique, Le Syndrome des amours passées), Marie vit d’un trafic de cigarettes à la frontière italienne. Elle occupe avec Alex (Jonathan Couzinié), son compagnon gendarme, un mobile-home vétuste dans un camping perdu au milieu de la montagne. Engluée dans des problèmes financiers lancinants qu’elle ne parvient pas à solutionner, Marie n’a plus d’autre choix que d’exploiter la misère de celui qui, par une nuit glaciale, croise sa route. Il s’agit de Souleymane (Saabo Balde, remarquable), jeune réfugié gambien au regard d’enfant dans un corps d’adulte, prêt à risquer sa vie pour rejoindre l’Angleterre. Mue par un instinct animal, Marie va peu à peu se retrouver prise au jeu malsain du passage de migrants. Elle ne doit sa survie qu’à son exceptionnel sang-froid.

Très ancré dans les problématiques de notre société, La Tête froide creuse la complexité dramaturgique de cette précarité en explorant la zone frontière qui sépare la pulsion opportuniste de l’altruisme véritable. Ne cherchant jamais à victimiser ses personnages, ni à imposer au spectateur un quelconque jugement moral, Stéphane Marchetti pose un regard empathique sur ce lent glissement d’un monde à l’autre, en capturant, avec un sens aigu de la noirceur et du cadre, l’âpreté du manteau de neige qui recouvre ce thriller nerveux. En effet, si le réalisateur cherche à ancrer le récit dans le réel, il fait le choix de s’éloigner d’une esthétique naturaliste.

Dès le départ, le film, baigné d’une lumière froide et traversé par une tension permanente, nous saisit par la force de sa mise en scène accidentée, élancée et percutante. Ici, l’architecture vertigineuse de la montagne s’apparente à un gigantesque labyrinthe dont l’essence fantomatique reflète le précipice intérieur des protagonistes, perdus au cœur d’une nature oppressante et indomptable. Rendant l’atmosphère de plus en plus irrespirable, courant après la matérialité brute des éléments contraires, la caméra navigue entre habitacles étroits et paysages immenses tandis que, comme pour prendre son souffle juste avant de plonger encore un peu plus profondément dans les abysses de l’insoutenable, la bande originale composée par Adrien Casalis électrise la scénographie hypnotique de la tempête.

Stéphane Marchetti réussit un premier long-métrage ambigu, tout en tension, et un portrait désespéré non dénué d’une certaine maîtrise formelle.

La Tête froide – Extrait

Synopsis : Dans les Alpes enneigées, en plein hiver. Pour boucler ses fins de mois, Marie, 45 ans, trafique des cartouches de cigarettes entre la France et l’Italie avec l’aide de son amant Alex, policier aux frontières. Lorsqu’elle rencontre Souleymane, jeune réfugié, prêt à tout pour rejoindre sa petite sœur, elle s’embarque dans un engrenage bien plus dangereux qu’elle ne l’avait imaginé.

La Tête froide – Fiche technique

Réalisation : Stéphane Marchetti
Scénario : Stéphane Marchetti, avec la collaboration de Laurette Polmanss
Avec : Florence Loiret-Caille, Saabo Balde, Jonathan Couzinié, Aurélia Petit, Marie Narbonne, Philippe Frécon, Souleymane Toure…
Production : Bertrand Gore, Bertrand Faivre
Photographie : Sébastien Goepfert
Montage : Damien Maestraggi
Costumes : Marta Rossi
Musique : Adrien Casalis
Distributeur : UFO Distribution
Durée : 1h32
Genre : Drame, Thriller
Sortie : 17 janvier 2024

Note des lecteurs0 Note
3

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Sévan Lesaffre
Sévan Lesaffrehttps://www.lemagducine.fr/
Titulaire d’un Master 2 en Histoire, esthétique et théorie du cinéma, auteur d’un ouvrage qui concerne l’analyse du corps filmique de Judy Garland, jeune membre du jury du Festival International du Film d'Amiens 2017 présidé par Alexandra Stewart, critique et rédacteur pour CineChronicle.com pendant deux ans, je couvre le festival du film francophone d’Albi « Les Œillades » depuis 2018 et le FIFAM en 2022.

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.