FFCP 2023 : The Dream Songs, un rendez-vous manqué

Quand bien même la jeunesse est capable d’être ouverte sur l’identité sexuelle, déclarer ses sentiments à son premier amour reste le premier facteur d’angoisse. Se sentir aimé et désiré, le duo d’adolescentes de The Dream Songs ne réclame rien d’autre lors d’une journée emblématique qui scellera à jamais leur amitié. Dans cet élan, Cho Hyun-chul en tire une fable bouleversante, quitte à prendre des risques esthétiques et narratifs.

Synopsis : C’est le printemps, la veille d’une sortie scolaire. Se‑mi voit la mort de Ha‑eun en rêve. Quelques jours plus tôt, l’adolescente s’est cassée la jambe dans un accident de vélo. Se‑mi tente alors de convaincre sa meilleure amie de l’accompagner en voyage de classe malgré son plâtre. Les deux jeunes filles vont passer une dernière journée ensemble avant le grand départ.

Après de multiples apparitions en tant qu’acteur dans des films et des séries, et fort d’une expérience de co-réalisateur sur le court-métrage Dempseyroll : Confessions, sortie en 2014, Cho Hyun-chul se lance seul aux commandes d’un premier long-métrage. Non sans maladresses, inhérentes à son début de carrière, il faut reconnaître certaines idées notables dans son approche de l’adolescence. Sa caméra tourne autour d’une relation fusionnelle entre deux lycéennes. Entre déclaration d’amour et avertissement de mauvais augure, on y évoque le rendez-vous manqué de deux âmes sœurs, à l’aube d’une tragédie nationale.

Les enfants du paradis

Au printemps 2014, un voyage scolaire se prépare afin de rejoindre l’île de Jeju. Le premier carton de texte foudroie pourtant les spectateurs lorsque l’on comprend que l’intrigue précède le naufrage du ferry Sewol. A son bord, la majorité fut des lycéens de l’école d’Ansan, la même que fréquentent les héroïnes d’un récit qui prend immédiatement une tout autre dimension. Le cinéma coréen s’est déjà emparé du sujet dans Birthday, où Lee Jong-eon rend hommage aux parents, victimes indirectes de l’incident. D’autres ont continué à chercher des réponses, ce qui a donné Intention, un documentaire de Kim Ji-Young qui déroule les résultats d’une enquête méticuleuse sur les causes et les conséquences du naufrage à l’échelle nationale. Cette toile de fond suffit à Cho Hyun-chul pour capter toute notre attention sur le sort de ses protagonistes, qui vivent fatalement le denier jour de leur amitié contrariée.

Se-mi (Park Hye-su) rêve d’une grande plaine où le corps de sa meilleure amie reste allongé inanimé. A son réveil, c’est le chaos absolu dans son esprit. Que doit-elle déduire de ce qui semble être une prémonition ? Un seul objectif occupe ses pensées : convaincre son amie de l’accompagner au voyage scolaire le lendemain, malgré une blessure à la jambe qui la laisse boiteuse. Elle parcourt ainsi les alentours de son lycée pour la retrouver, tandis que l’identité visuelle du film nous frappe aux yeux. La photographie est aveuglante. Cho Hyun-chul utilise une surexposition pour créer un sentiment de légèreté entre ces filles dans cette journée ensoleillée. D’un autre côté, c’est également une façon d’annoncer l’inévitable, que chacune d’entre-elles se situerait toute proche des portes de l’au-delà. C’est ce qui apporte le grain onirique et poétique à l’intrigue. Sans revenir sur la catastrophe qui arrive à grands pas, le cinéaste mobilise son attention autour d’une relation ambiguë, car Se-mi s’accroche plus que tout à Ha‑eun. Cette dernière est d’ailleurs incarnée par Kim Si-eun, que l’on a récemment découvert dans le rôle-titre de About Kim Sohee. Et un peu comme dans le film de July Jung, le deuil traverse tout le récit.

Il est cependant regrettable que le film se montre aussi bavard, alors que la qualité de jeu des comédiennes suffit à projeter toutes leurs détresses respectives. Le cinéaste en vient même à pousser la chansonnette un peu loin lors d’une scène de karaoké, dont l’intensité émotionnelle est atténuée par des paroles que l’on déduit parfaitement dans le regard des personnages. La subtilité épouse rarement la mise en scène, tandis que le temps défile à toute vitesse. Se-mi questionne de plus en plus sa relation et ses sentiments à l’égard de Ha-eun, qui vient de perdre son animal de compagnie. Lorsque l’opportunité se présente, ramener un chien égaré à son propriétaire devient une quête obsessionnelle pour Se-mi, qui ne parvient pas à saisir la tristesse que cache chaque sourire de son amie. Le dénouement de cet arc narratif est d’ailleurs aussi tire-larmes que tout le reste, mais il s’agit sans doute de la séquence bouleversante la plus sincère que Cho Hyun-chul soit parvenu à capturer.

Il n’a pas l’intention de faire un procès sur l’orientation sexuelle du couple d’adolescentes, comme Jamie Babbit a pu le faire sur un ton satirique dans But I’m a Cheerleader. Il ne rejoue pas non plus la carte libidineuse de Naissance des pieuvres, car Cho Hyun-chul souhaite avant tout encenser la force de la sororité. Ces adolescentes, comme tant d’autres, sont en avance pour leur âge et la participation de Park Jung-min, dans le rôle d’un piètre séducteur-harceleur, en témoigne. Dans le cas de Se-mi et de Ha-eun, leur union est à l’image d’un verre d’eau, posé au bord d’une table. Le but n’est plus de savoir si la coupe est à moitié pleine, mais de constater que l’équilibre de leur relation dépend de leur confiance et de leur volonté à progresser ensemble. Cette image est sans doute la plus intelligente du film, avec tout ce qu’il faut en nuances pour que l’on s’attache aux protagonistes, mal dans leur peau.

Si The Dream Songs manque de clarté dans son épilogue, il ne gâche pas tout de son récit initiatique, de ces adolescentes en passe de devenir des femmes. Il prend soin de les rassurer, amenant ainsi le spectateur à redouter la destination douce-amère de ce rêve qui n’en est pas vraiment un. La joie de vivre des deux héroïnes, l’incertitude d’une relation romantique, l’incapacité à discerner la souffrance de l’autre, toutes ces notions et tous ces espoirs sont noyés dans un portrait mélancolique et déchirant. Ce premier film reste encourageant à bien des égards et le style d’écriture du cinéaste ne peut que s’affiner à l’avenir.

Bande-annonce : The Dream Songs

Fiche technique : The Dream Songs

Réalisation : Cho Hyun-chul
Scénario : Cho Hyun-chul, Jung Mi-young
Montage : Se-Young Park
Musique originale : Hyuk Oh
Producteur : An Bo-young
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : M-Line Distribution
Durée : 1h58
Genre : Drame
Date de sortie : Prochainement

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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