Mon nom est personne, les trois âges du western

Mon nom est Personne, où quand les grandes figures du western rendent hommage au genre avec humour et sincérité.

Quand le western spaghetti veut tirer sa révérence, il le fait avec classe et nostalgie, en réunissant deux stars du genre sous l’égide de l’un de ses plus grands réalisateurs. Il en résulte un film étrange, partagé entre dérision, hommage sincère et émotion.

Le chant du signe d’un genre de cinéma ?

Il est certains films qui, s’ils se rattachent bien à un genre précis, sont plus difficiles à définir dans leur caractérisation du dit genre. Mon nom est Personne, ce western spaghetti sorti au moment où s’amorçait le déclin des productions italiennes, est bien de cela. Est-il une parodie comme l’indique les scènes comiques ? Un western sérieux comme l’illustrent les scènes d’action saisissantes ? Ou un hommage sincère comme voudraient le signifier le ton nettement nostalgique et le final ?

La genèse du film elle-même demeure passablement obscure. Il semble bien que ce soit Sergio Leone qui en ait eu l’idée originale. L’empereur du western spaghetti, qui a su par son sens caractéristique de la réalisation et son traitement des personnages révolutionner le genre, a l’essentiel de sa filmographie derrière lui lorsqu’il initie le projet (Il était une fois en Amérique se fera dix ans plus tard et le cinéaste ne pourra pas mener à bien son projet sur la bataille de Léningrad). Par ailleurs, c’est son premier film  majoritairement tourné aux États-Unis, bien qu’il n’en soit pas le réalisateur officiel. La motivation essentielle du cinéaste était d’en finir avec la tendance du western comique alors très en vogue et qu’il considérait comme une grotesque pantalonnade. Le film fut tourné en neuf semaines en mai et juin 1973, au Nouveau-Mexique (Mogollon et mission de San Esteban Del Rey) et en Espagne (Alméria et Cadix).

Le réalisateur Tonino Valerii, autre habitué du genre moins renommé, assura l’essentiel du tournage sauf une journée où, victime d’une infection d’oreille, il dut être remplacé par Leone. La production fut compliquée et vit les deux cinéastes s’opposer et se brouiller durablement. La participation de Leone comme réalisateur est encore sujette à discussion. Il est certain qu’il a réalisé les scènes du saloon (notamment celle des gifles très cartoonesque) et de la pissotière (scène que Valerii détesta, la trouvant vulgaire, et attribua aux problèmes de prostate de Leone). John Landis (qui déclara avoir été figurant sur le film) lui attribue également la scène finale de la fusillade avec la « horde sauvage » (hommage évident au film homonyme de Peckinpah). L’acteur Neil Summers, interprète de Squirrel, déclara que Leone avait filmé toutes les scènes où il était. Enfin, le scénariste Ernesto Gastaldi attribue l’intégralité du film à Valerii à l’exception de deux scènes, le duel du saloon et la pissotière, tournées par Leone avec une deuxième équipe. Une genèse plutôt compliquée donc qui pourrait expliquer la nature ambivalente du film. Sorti les 13, 14 et 21 décembre 1973 en France, Allemagne de l’Ouest et Italie, le film fut un succès commercial en Europe (devenant le troisième plus gros en Italie de l’année) mais un échec relatif aux États-Unis où il sorti dans une version raccourcie de 111 minutes (au lieu de 116).

À l’époque, le genre du western semble vivre ses dernières heures. La version classique du genre, incarnée par John Ford et John Wayne, est un lointain souvenir. La version italienne, violente et cynique, agonise, dépassée par la multiplication des sous-produits de plus en plus pauvres et conformistes. De plus, cette dernière est largement ridiculisée par sa tendance comique, le plus souvent navrante, dans la veine des Trinita.

Un film tricéphale

La comparaison de Personne avec Trinita fait d’ailleurs sens. Non seulement l’un des deux héros est interprété par le même acteur, l’Italien Terence Hill (Mario Girotti), mais en plus il a le même accoutrement et une personnalité très semblable dans les deux films. La présence de l’acteur est intéressante car il représente deux versants du western spaghetti, la sérieuse à ses débuts et la comique, seul ou avec son complice Bud Spencer.

Ici, il incarne un personnage qu’il connaît, l’aventurier casse-cou et espiègle, triomphant de ses ennemis plus par sa ruse et son humour que par la violence, même s’il fait également preuve d’une grande habileté au revolver. Son surnom de « Personne » est une référence directe à l’épisode du cyclope de L’Odyssée d’Homère. De son côté, Henry Fonda, déjà un vétéran d’Hollywood, a incarné à la fois la figure du brave homme épris de justice et d’éthique dans le western classique, ainsi que la figure du salopard ultime dans le monument du western spaghetti Il était une fois dans l’Ouest, de Sergio Leone justement. Dans Mon nom est Personne, il incarne Jack Beauregard, ancienne légende du Far West désirant se retirer mais pressé par Personne d’accomplir un ultime exploit. Les deux acteurs sont donc des synthèses et leur présence conjointe est des plus logiques.

Ce ne sont pas les seules références que l’on trouve dans le film. Dans la scène du cimetière, on peut apercevoir, sur l’une des tombes, inscrit le nom de Sam Peckinpah, autre hommage à ce grand contributeur du western, en plus de celui relatif au nom de la horde de cavaliers tueurs. Le duel au chapeau dans la scène du cimetière renvoie directement à Et pour quelques dollars de plus. Au casting, on retrouve également Mario Brega, déjà interprète d’un second rôle violent dans Le Bon, la Brute et le Truand. À la musique, le monstre sacré, Ennio Morricone, s’amuse également à parodier ses précédents travaux, notamment avec une Charge des Walkyrie, de Richard Wagner, jouée au klaxon. Ironiquement, cette BO, censément parodique, deviendra vite culte et figurera au panthéon des productions du maestro. Autant de références qui parsèment le film et sèment le trouble quant à son ton. Mais elles sont loin d’être gratuites. En effet, les personnalités mentionnées (Leone, Peckinpah, Morricone) ont toutes contribué au renouvellement du genre et à son évolution. Il est donc cohérent de les voir participer ou être mentionnées dans un film qui fait la synthèse du genre.

Dés le début, le métrage montre sa complexité. Il s’ouvre avec une scène très sérieuse de règlement de comptes mettant en vedette Henry Fonda, pour être suivie juste après par une autre beaucoup plus légère avec Terence Hill. Cette ambivalence se poursuivra au long du film, alternant scènes comiques et sérieuses ainsi que quelques-unes plus émotives, empreintes de nostalgie et témoignant d’un amour sincère pour le genre, en particulier à la fin lors de l’affrontement de Beauregard avec la horde sauvage et de son duel truqué avec Personne. L’aspect profondément ambigu du film est qu’il joue sur différents registres sans se rattacher complètement à l’un ou l’autre : western sérieux, comédie parodique, hommage nostalgique. Une nature tripartite qui se retrouve dans l’ambiance du film, qui s’adapte aux différents tons employés et aussi dans les personnages. Personne n’est pas seulement un comique espiègle, il peut avoir une certaine gravité. Beauregard n’est pas seulement un as de la gâchette redoutable, mais aussi un vieil homme fatigué, un brin passéiste, désirant terminer sa vie en paix. Au passage, il s’agit d’une belle manière de faire évoluer la perception du personnage type interprété par l’acteur dans le genre, passé du statut de héro vertueux à celui de criminel sans scrupule, puis, finalement, devenu un personnage plus nuancé, entre les deux extrêmes.

Bien sûr, la relation entre Personne et Beauregard, ainsi que la retraite du second sous l’égide du premier, symbolise le passage de relais entre le vieux western classique américain et le western italien plus récent. Jeune élève doué, Personne est un admirateur de Beauregard, lui souhaitant un départ grandiose au point de lui forcer la main pour un ultime affrontement. Une belle illustration du respect à un genre ancien qui doit néanmoins tirer sa révérence et admettre la fin de son âge d’or. Sans réel regret.
Le film est ainsi un peu unique en abordant trois tons très différents et en les conjuguant dans un même univers de manière cohérente. Dernier grand succès du genre en Italie, il peut ainsi être vu comme un chant du cygne pour ce pays qui ne verra plus de vague western déferler sur ses écrans. Il est à noter qu’une pseudo suite sortira deux ans plus tard : Un génie, deux associés, une cloche. Réalisée par Damiano Damiani, toujours avec Terence Hill, Leone écrira le scénario mais voudra par la suite effacer son nom du générique. Le film connut en effet un traitement modifié en cours de tournage suite à un vol de négatif, et son histoire n’aura plus rien à voir avec le film de 1973.
Mon nom est Personne est donc bien une synthèse de différentes périodes du western, en y ajoutant cet hommage sincère et parfois émouvant. Le fait qu’il ait été conçu par un maître du genre rajoute un certain poids à son propos et rend le film d’autant plus appréciable.

Bande-annonce : Mon nom est Personne

Fiche Technique : Mon nom est Personne

Titre original : Il mio nome è Nessuno
Réalisation : Tonino Valerii
Scénario : Sergio Leone, Fulvio Morsella et Ernesto Gastaldi
Avec Terence Hill (Nobody), Henry Fonda (Jack Beauregard), Jean Martin (Sullivan), Piero Lulli (Sheriff), Mario Brega (Pedro), Mark Mazza (Don John), Benito Stefanelli (Porteley), Alexander Allerson (Rex), Remus Peets (Big Gun), Antoine Saint John (Scape), Franco Angrisano (Ferroviere), Tommy Polgar (Juan), Antonio Palombi, Hubert Mittendorf (Carnival Barker), Emil Feist (Dwarf)…
Musique : Ennio Morricone (direction d’orchestre : Bruno Nicolai)
Décors : Gianni Polidori
Costumes : Vera Marzot
Photographie : Giuseppe Ruzzolini, Armando Nannuzzi
Montage : Nino Baragli
Producteurs : Sergio Leone, Claudio Mancini, Fulvio Morsella
Genre : western spaghetti, comédie
Durée : 117 minutes
Dates de sortie :
Allemagne de l’Ouest : 13 décembre 1973 (première)
France : 14 décembre 1973
Italie : 21 décembre 1973

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