Alain Tanner. 50 ans de cinéma d’auteur

Disparu en septembre 2022, le réalisateur Alain Tanner fut aux côtés de Francis Reusser et Michel Soutter l’un des grands représentants du cinéma d’auteur helvétique. L’ouvrage d’Alain Boillat, professeur en histoire et esthétique du cinéma à l’Université de Lausanne rend honneur à la puissance poétique de cette œuvre encore trop peu commentée et permet de mieux comprendre la méthodologie d’un réalisateur réfractaire à toute orthodoxie cinématographique.

La première qualité de cette étude tient à sa clarté. Après un premier chapitre introductif, Boillat propose une analyse chronologique de l’œuvre de Tanner. Cette approche monographique s’attache à chaque film et permet ainsi de relever les différences essentielles qui structurent les productions du réalisateur tout en mettant en évidence le caractère unitaire qui se rattache à son œuvre. Par le biais d’encarts, l’auteur propose de revenir sur les collaborateurs de création du cinéaste (le chef-opérateur Renato Berta) mais également de recontextualiser ce tour d’horizon en abordant certains éléments structurels (l’Association suisse des réalisateurs de films cocrée par Tanner) et historiques (l’octroi de subsides et de primes à la qualité permis par la loi fédérale sur le cinéma) qui éclaire l’attachement et les actions de Tanner en faveur du cinéma suisse mais également les raisons de l’épanouissement de sa propre filmographie.

Au cœur de ce cheminement, le travail de l’écriture occupe une place centrale. Le troisième chapitre, qui aborde de front la question de la mise en scène et du caractère transgressif qui anime le tempérament stylistique de Tanner, met en évidence un paradoxe fécond : si le réalisateur a toujours situé le scénario comme un à-côté nécessaire, celui-ci prend la forme d’un motif quasi obsessionnel qui anime tout à la fois ses réflexions sur le cinéma mais le récit-même de ses films (ainsi de La Salamandre [1971]).

Cette attitude symptomatique de la tendance moderne qui traverse les cinématographies européennes des années 1960 et 1970 est justement commentée et mise en cause par Boillat. Son étude génétique reposant sur le recours à des documents de préproduction et de production permet de réévaluer certains propos du cinéaste tout en approfondissant le sens de ses mots (ainsi de Dans la ville blanche [1983] que Tanner avait expliqué avoir tourné de façon improvisé, au jour le jour). Ce travail d’archive permet de dresser le portrait d’un réalisateur qui sut s’adapter aux contingences d’un système (la nécessité de fournir synopsis et successions de séquences pour faire valider ses projets auprès de l’Office fédérale de la culture suisse) pour mieux affirmer son indépendance d’esprit et de ton.

Ce désir d’autonomie et cette volonté d’aller à contre-courant des conventions se retrouve à travers la représentation des genres et des espaces que Tanner s’emploie fréquemment à délocaliser pour mieux en comprendre le sens et en capturer les sensations. Les nombreuses illustrations (en noir et blanc et couleurs) soutiennent ainsi les arguments de Boillat dont les analyses précises et stimulantes affirment la singularité constante de Tanner. Cette originalité invite naturellement l’auteur à décrypter l’héritage complexe laissé par le réalisateur. Cette difficulté à identifier une descendance claire n’empêche la volonté de transmission qui, par le biais de rétrospectives et de restaurations numériques, permet de faire connaître cette œuvre à de nouvelles générations de spectateurs. Au sein de ce travail de reconnaissance, l’ouvrage de Boillat occupe donc une place de choix, offrant une vision à la fois large et précise d’une production dont on mesure aujourd’hui la pleine résonnance.   

Alain Tanner. 50 ans de cinéma d’auteur, Alain Boillat.
EPFL Press, mai 2023, 160 pages.

Festival

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