« Tati et le film sans fin » : itinéraire d’un monstre sacré

Les éditions Glénat publient Tati et le film sans fin, d’Arnaud Le Gouëfflec et Olivier Supiot. L’occasion de revenir sur le parcours en dents de scie d’un cinéaste génial et visionnaire, mais dans une large mesure incompris.

De l’univers du comic-hall, ce berceau d’élans burlesques et d’excentricités, a émergé l’une des figures les plus marquantes du cinéma français : Jacques Tati. Comédien, réalisateur, scénariste, touche-à-tout omniprésent sur ses films, il a fait ses premiers pas dans le monde des arts scéniques en peaufinant un personnage truculent et désarmant, et en se frayant un chemin, avec audace et originalité, à travers l’espace restreint des planches. Cet apprentissage du rire, du bon timing et de l’échange avec le public, Tati le transpose ensuite à l’écran, insufflant une énergie nouvelle et revigorante à la comédie. Il fait cependant plus qu’opérer une simple transposition de son expérience théâtrale dans l’univers cinématographique. Il marie habilement l’élan jubilatoire du théâtre avec la précision du cinéma, créant ainsi une nouvelle syntaxe du rire. Tati a réussi à instiller son esprit délicieusement désinvolte, son sens inné du rythme et du mouvement, au sein de ses œuvres cinématographiques, créant une connexion évidente entre le monde du spectacle vivant et celui du grand écran. Avant lui, un certain Charlie Chaplin avait fait de même.

Mais la comparaison s’arrête là. Tati et le film sans fin le martèle : M. Hulot est l’antithèse de Charlot. Ce personnage emblématique de l’œuvre de Tati, qui se distingue par sa représentation à la fois comique et mélancolique, est un symbole de l’homme ordinaire face aux mécaniques déshumanisantes de la société moderne. Avec son allure dégingandée, sa pipe à la bouche et son chapeau sur la tête, M. Hulot est à la fois clown et héros solitaire. Il est ce personnage toujours décalé, toujours en retard sur un monde qui avance trop vite pour lui. Sa drôlerie est indissociable de sa solitude, et c’est dans ce contraste que réside toute sa richesse. M. Hulot est caractérisé par une présence à la fois burlesque et émouvante. Élancé, tout en déséquilibres, il semble s’affranchir d’un cadre qui, au contraire, enserre la silhouette, quasi inverse, de Charlot. Arnaud Le Gouëfflec et Olivier Supiot l’ont bien compris : l’œuvre de Jacques Tati n’est pas réductible au personnage de M. Hulot. Dans sa conception du cinéma, il a su adopter un point de vue audacieux et distinctif, celui de l’homme ordinaire. Sa mise en scène dépourvue de fioritures tend à mettre en exergue le quotidien. Il privilégie les scènes extérieures, fait le deuil de la communication verbale traditionnelle, élève les éléments sonores au rang de protagoniste…

Les œuvres de Jacques Tati, véritables miroirs satiriques de notre société, ont su allier pertinence thématique et succès critique. Ses principaux films, tels que Jour de fête, Mon Oncle, Playtime ou encore Les Vacances de M. Hulot, sont autant de fables cinématographiques qui dépeignent, avec humour et sens de l’absurde, la bourgeoisie, la famille, une modernité à marche forcée ou des métropoles impersonnelles et kafkaïennes, nouvelles citadelles de verre et de béton qui écrasent l’individu. Tati prenant un malin plaisir à dévoiler les travers et les absurdités du monde. Dans Playtime, film aux dimensions épiques, tant par sa durée que par son ambition, il nous plonge au cœur d’une ville-décor impressionnante, témoin de sa démesure créative et de sa volonté de repousser les limites du septième art. Cette singularité de Tati a été soulignée – et grandement appréciée – par François Truffaut, qui a vu en Tati un maître de la subversion poétique du cinéma.

Avec ses couleurs pastels et ses pérégrinations dans la vie et l’œuvre de Jacques Tati, Tati et le film sans fin nous invite à une exploration passionnée. Celle d’un clown devenu monstre sacré du cinéma. Un homme prédestiné à reprendre la modeste affaire familiale, mais trop désireux de capturer les instants comiques de la vie quotidienne, qu’il observait avec acuité. Colette ne s’y trompait pas en le couvrant de louanges. Bientôt, Hollywood lui tendra les bras – en vain – et Tati pourra revendiquer la paternité d’un univers à part entière, hautement personnel et probablement inépuisable. Arnaud Le Gouëfflec et Olivier Supiot nous offrent un portrait juste et touchant. Jacques Tati incarnait l’homme de cinéma par excellence : inventif, doué d’une vision avec laquelle il ne transigeait jamais, il a su s’entourer de fidèles collaborateurs qui ont contribué à donner vie à ses idées. Parmi eux, on peut citer Sylvette Baudrot, sa scripte, ou Pierre Étaix, son collaborateur et co-scénariste sur plusieurs films. Il n’est guère étonnant de les retrouver en bonne place dans cet excellent roman graphique.

Tati et le film sans fin, Arnaud Le Gouëfflec et Olivier Supiot
Glénat, avril 2023, 136 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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