Cannes 2023 : Vers un avenir radieux, chantons dans le vide

Filmer le cinéma, une tendance au bout du rouleau ? Vers un avenir radieux souhaite décomplexer cette démarche à la force d’une comédie loufoque comme seul Nanni Moretti sait le faire.

Synopsis : Giovanni, cinéaste italien renommé, s’apprête à tourner son nouveau film. Mais entre son couple en crise, son producteur français au bord de la faillite et sa fille qui le délaisse, tout semble jouer contre lui ! Toujours sur la corde raide, Giovanni va devoir repenser sa manière de faire s’il veut mener tout son petit monde vers un avenir radieux.

Après être reparti bredouille de la Croisette avec Tre Piani deux ans plus tôt, le réalisateur de La Chambre du fils et de Mia Madre évoque le coup de vieux dans son neuvième film. Loin d’être dépressif à l’idée de ne plus pouvoir revenir avec un bon plat de résistance, ce dernier a opté pour le dessert d’une générosité sans égal, qui peut toutefois nuire à son esprit enchanté.

Nous savons que l’humour reste sa plus grande force, notamment lorsqu’il contourne les traits de l’humanité. La dernière fois, il s’agissait  d’une provocation plus que d’une véritable intention de nous balader dans les étages d’un immeuble. Ici, il préfère disserter sur ses plans et discuter de leurs valeurs, de leur symbolisme, tout en essayant de contenir tous ses personnages sous le même chapiteau. Il y parvient au forceps et avec une élégance rare, celle de larguer son public dès les premières séquences, annonçant le gros boomer qu’il est devenu ou qu’il ignore être.

Nous sommes invités à suivre le quotidien exaspérant de Giovanni, à qui Moretti  prête ses mimiques. Ce réalisateur en mal d’idées, de financement et d’une équipe irréprochable, traverse un trou noir car tout va mal jusque dans son foyer. Sa femme (Margherita Buy) voit un psychanalyste et, sa fille (Valentina Romani) fréquente un homme plus vieux que son paternel. Parallèlement, son film piétine, aussi bien sûr le tournage que dans les sessions de brainstorming. Les Italiens associent exclusivement les Russes au parti communiste, on crée des anachronismes par mégarde sur scène et on semble confondre le thème politique du film avec une romance. Pourtant, cette histoire d’amour existe bel et bien, mais envers qui ou envers quoi ?

La recette sucrée du cinéaste italien trouvera ses adorateurs et d’autres bouderont dans leur coin. Que l’on soit du premier ou du second bord, Moretti questionne sa légitimité à prolonger une vision vraisemblablement périmée et nostalgique. Les nouveaux jeunes cinéastes travaillent plus vite, quitte à garder la première prise, à précipiter l’épilogue ou à s’aligner sur le cahier des charges « what the fuck » de la plateforme au grand N rouge qui, rappelons-le encore une fois, est distribué dans 190 pays.

Nanni Moretti a pété les plombs et c’est un soulagement pour lui. Pour nous, c’est une autre histoire. Cette aventure lui est personnelle et il n’hésite pas à filmer un portrait de famille dans son générique de fin. Il se permet également d’intégrer de la musique pop et culte, comme s’il condensait tout ce qu’il a autrefois refusé dans une to-do list de luxe. Exit Lola de Jacques Demy ou La Dolce Vita de Federico Fellini, place à un fourre-tout étincelant qu’il agrémente de son tact. Vers un avenir radieux se situe donc là, entre la fiction et la réalité, comme le dindon de la farce d’une compétition amorphe. On peut apprécier le geste, la manière un peu moins. C’est ce qui rend cette œuvre anecdotique, tout en portant un regard pessimiste sur le cinéma dans le déclin. Moretti nous vomit alors ses doléances en plein dans les yeux et les oreilles, pourvu qu’ils soient encore ouverts.

Vers un avenir radieux de Nanni Moretti est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2023.

Titre original Il sol dell’avvenire
Par Francesca Marciano, Nanni Moretti
Avec Nanni Moretti, Zsolt Anger, Jerzy Stuhr
28 juin 2023 en salle / 1h 36min / Comédie dramatique, Drame, Comédie
Distributeur : Le Pacte

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.