Yamabuki : floraison de conscience

Le repentir est le printemps des vertus. Avec Yamabuki, Juichiro Yamasaki cherche à réduire la distance entre les individus d’une petite bourgade rurale, afin de créer des liens invisibles entre eux. Du drame familial à des séquences d’humour bien senties, les protagonistes ont tous un combat avec leur passé. Et leur désolation est étudiée avec soin, dans un silence onirique qui va peu à peu laisser leur conscience fleurir.

Synopsis : Maniwa, petite ville minière de l’ouest du Japon. Chang-su, ancien cavalier de l’équipe de Corée du Sud, criblé de dettes, travaille dans une carrière. Il vit avec Minami qui a fui son mari. Yamabuki, lycéenne, se met elle à manifester de façon silencieuse à un carrefour. À leur insu, les vies des habitants de Maniwa commencent à s’entrecroiser…

Maniwa est une ville qui cultive tout un tas de récits, de la même manière que Juichiro Yamasaki y cultive ses tomates. Le cinéaste nous fait découvrir sa ville de résidence et montre ainsi toute l’étendu des espaces vides à combler. C’est pourquoi son premier long-métrage, The Sound of Light, abordait la question d’un éventuel retour vers ce lieu, alors que tout conditionnait son héros à partir vivre une carrière d’artiste. En 2014, il nous revient avec Sanchu Uprising : Voice at Dawn, un drame historique sur le soulèvement d’un peuple qui fait écho aux activités silencieuses d’une jeune écolière dans sa dernière œuvre, présentée à l’ACID 2022.

Les passagers du vide

Un grondement retentit à l’ouverture. C’est dans une exploitation minière que Chang-su (Kang Yoon-soo) observe un flanc de montagne s’effondrer sous ses yeux. Est-ce une partie de lui qui se détache, ou est-ce le symbole d’un rejet envers les autochtones et ce travailleur immigré ? Il s’agit un peu de tout cela à la fois, lorsque l’on finit par mesurer l’impact que cette manœuvre sous-entend. L’approche des Jeux Olympiques de Tokyo a rendu nerveux le cinéaste, qui n’a pas eu d’autre choix que d’évoquer l’inconfortable situation de son pays, de même que l’argent sale qu’il en tire. Chang-su doit ainsi s’habituer à ce triste paysage grisâtre, faisant d’ailleurs écho à la chute libre qu’il entame, avec une famille au crochet et un poids sur la cheville. L’ancien champion d’équestre stagne à vue d’œil, malgré son entourage qui diffuse une bonne humeur, également à contretemps de ce vide qui remplit l’écran.

Au regret de ne plus pouvoir remonter sur selle, Chang-su s’accroche à sa vie monotone. Son destin contrarié qui l’attend va de paire avec celui de sa compagne Minami (Misa Wada), une mère qui a fui son mariage depuis des années. Sa jeune fille est ainsi bloquée entre deux cultures, l’une japonaise auprès de sa mère et l’une coréenne du côté de Chang-su. Elle a ainsi du mal à s’identifier au sein de cette famille reconstituée, où manifester un petit « papa » est loin d’être naturel. De l’autre côté, nous avons Yamabuki (Kilala Inori), une adolescente qui n’a pas de temps à consacrer pour répondre aux manifestations sentimentales d’un camarade. Contre la volonté de son père, elle préfère de loin manifester, en silence, pancarte à la main, dans une pose solennelle qui lui accorde la vision d’un monde en mouvement. Elle tente désespérément de le freiner, afin qu’on la remarque, afin qu’on la comprenne et peut-être qu’on l’arrache pour de bon à son quotidien qui n’en vaut pas la peine.

Chacun semble se renvoyer la pierre comme une malédiction dans un premier temps, avant que celle-ci devienne finalement une bénédiction. Plusieurs interprétations sont alors possibles concernant les éléments fantasmés par Yamabuki. Le 16mm déployé par le cinéaste, dont le grain épais offre une texture fascinante, permet ainsi de mieux nous accompagner vers la fiction qui se joue et vers l’imaginaire de certains plans. La musique est également présente pour alléger la lecture de ce film choral, qui tire toute sa beauté du décor naturel et de son humour gratifiant. Yamasaki capte à merveille l’étau qui se resserre sur ces habitants qui tournent en rond dans la journée et qui reviendront au même endroit le lendemain. Chang-su et Yamabuki brisent cette routine avec les doutes qui les consument, et qui les attirent hors de leur zone de confort.

Loin d’être à la hauteur de chaque pétale du Magnolia de Paul Thomas Anderson, Yamabuki parvient à rayonner un dernier acte des plus mélancoliques. On prend ainsi plaisir à suivre le parcours atypique des protagonistes, en sondant leur peine, aussi silencieuses que la pousse de la fleur dont l’œuvre tire son nom. C’est une histoire faite de rencontres au départ, et fatalement de ruptures au terminus. La fin d’une amourette ou des prières silencieuse, la fin d’un couple ou l’image que l’on peut renvoyer d’une famille unie, la fin d’une innocence, mais tout cela laisse place à un renouvellement de la pensée chez les protagonistes. Choisir de garder le silence sur son sort ou tracer sa propre route, tel est le dilemme poétique du cinéaste japonais, qui y injecte toute sa sensibilité et un optimisme qui réchauffe le cœur.

Bande-annonce : Yamabuki

Fiche technique : Yamabuki

Réalisation & Scénario : Juichiro Yamasaki
Photographie : Kenta Tawara
Son : Masami Samukawa
Décors : Risshi Nishimura
Costumes : Kei Taguchi
Coiffure & Maquillage : Miwako Sugahara
Musique : Olivier Deparis
Production : Film Union Maniwa, Survivance
Pays de production : Japon, France
Distribution France : Survivance
Durée : 1h37
Genre : Drame
Date de sortie : 2 août 2023

Yamabuki : floraison de conscience
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3.5

Festival

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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