Je ne suis pas narcissique : Opening Life

À partir d’un montage d’interviews d’actrices entre promotions et déclarations, Alain Klingler et son interprète Chloé Mons dressent dans Je ne suis pas narcissique avec délicatesse incisive et ironie élégante l’anatomie d’une époque mortifère et aliénée.

Par le jeu spéculaire de l’actrice Chloé Mons (créature à chemin entre Madonna et Barbarella, tour à tour hiératique, énigmatique, tragique, triviale, émouvante, borderline, mutine, sincère, sauvage, explosée, simple et ambivalente, rieuse et complètement cassée ) icône incroyable, récapitulant tous les âges et toutes les femmes, c’est la société du spectacle tout entière dans ses diktats voraces et ses assignations abusives qui se regarde et est auscultée ici.

Comme une parlure tissée de voix tout à la fois étrangères et nôtres, la comédienne Chloé Mons revêt cette peau schizophrène et nous la tend à quelques centimètres d’elle, salle Paradis sur la scène du théâtre du Lucernaire. Le trouble opère et nous questionne.

Ces phrases entendues chez les actrices – phrases que l’on pourrait croire extraites d’une autobiographie ou d’une thérapie analytique – souvent un peu creuses à force d’être répétées ou dévitalisées sur le temps, l’amour, la jeunesse, l’image de soi, l’harmonie intérieure, le déclin du désir des autres ou la propre errance du sien construisent sur le spectateur un effet de miroir étrange, glaçant, perturbant nos propres obsessions.

La parlure-vêture de l’actrice, ce qu’elle en fait et en défait, semblant s’accorder par endroits avec la grande machine à jouir et consommer du capitalisme pour l’instant d’après offrir une déconstruction et bifurcation cinglante de nos tyranniques sociétés. C’est bien l’autopsie d’une époque abusive et cannibale, cherchant toujours la Chair de la nouvelle Jeune Fille, «  même si elle n’est plus jeune, même si elle n’est plus fille » dont le spectacle nous offre la psyché malade.

Par un ingénieux collage de voix off (où se mêlent à la propre voix de Chloé Mons à des fragments d’Isabelle Huppert, de Romy Schneider, de Béatrice Dalle, de Fanny Ardant pour ne citer qu’elles) Alain Klingler accentue la zone d’incertitude surréaliste où se situe « Je ne suis pas narcissique», la subtile lisière entre le vrai et le factice, la réalité, le rêve et la folie : à quoi assiste-t-on ?

Est-ce une actrice qui se confie à son psychanalyste, une Marilyn surexposée et fracassée qui déraille en silence, assise en retrait sur une chaise ? Est-ce au contraire une diva, Lady Gaga en pleine possession de ses moyens qui se grime, falsifie ses pseudo identités d’actrices, échange ses perruques, démythifie ses masques, déroule son tapis rouge et attend seule, droite, silencieuse, face à son public ou face au vide ? 

Le spectacle est beau et dense par ce mystère qu’il nous adresse, ce trouble qu’il laisse en suspens, cette perturbation de nos imaginaires qu’il permet.

Qui est cette femme devant nous, parmi nous qui parle, chante, mime et danse nos solitudes, fêlures et aliénations ? Quelle est cette femme (reviviscence de Gena Rowland dans Opening Night tout autant que de Romy Schneider dans L’important c’est d’aimer) qui consent avec la lucidité et l’ardeur des brûlées à se mettre à nu, cette femme – actrice qui donne l’élan de commencer un acte de courage : celui de s’avancer sur la scène en robe de mariée, de dire un texte magistral, profondément révolutionnaire du collectif Tiqqun, de retourner le mythe de la jeune fille, d’en récuser la cécité et la complicité  avec des communautés terribles, avec des sociétés fétichistes.

Je ne suis pas narcissique écrit par Alain Klingler et Sophie Rockwell, incarné par Chloé Mons se joue au théâtre du Lucernaire jusqu’au 11 juin, c’est une aventure du moi, c’est un divertissement fort, c’est un spectacle révolutionnaire dans l’élégance.

Bande annonce – Je ne suis pas narcissique

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Thérèse et Isabelle par Marie Fortuit : écrire et faire l’amour

Mardi 5 mai 2026, le Petit Théâtre de la Maison de la Culture d’Amiens accueillait l'adaptation de Thérèse et Isabelle de Violette Leduc, un texte longtemps censuré. Marie Fortuit et la compagnie Les Louves à Minuit signent une mise en scène audacieuse qui fait le choix de la retenue, transformant cette histoire d'émancipation en un objet artistique sensible et maîtrisé.

Coulisses The Boys : Le secret du “GORE DIAL” derrière la violence extrême

Ce qui rend la violence de The Boys si impactante, ce n’est pas seulement son exagération, c’est sa précision chirurgicale. Dans les studios VFX, la barbarie n’est plus laissée au hasard : elle se règle comme un paramètre. Un cadran baptisé “GORE DIAL”, quelques crans au-delà de 10, et l’horreur passe du réaliste à l’absurde. Preuve que nous sommes entrés dans une ère où même la sauvagerie la plus démente est devenue une variable technique parfaitement maîtrisée.

Severance : l’architecture de Lumon comme machine à effacer la mémoire

Dans Severance, l’absence de mémoire ne se raconte pas seulement : elle se construit. Jessica Lee Gagné et Jeremy Hindle transforment Lumon en architecture de l’oubli, un monde de couloirs blancs, de néons et de vert institutionnel où le vide devient une présence.