Sur l’Adamant, Le bateau v/ivre de Nicolas Philibert

Avec dignité, juste mesure et empathie Nicolas Philibert nous embarque à quai Sur l’Adamant avec les patients d’un centre de jour psychiatrique. Portrait vertueux du cinéaste en écouteur-thérapeute certes, mais pas forcément document réaliste sur le paysage de la psychiatrie ! 

« Ils sont tous acteurs sans le comprendre« 

Sur l’Adamant est une expérience unique en son genre d’une autre psychiatrie possible. Fondée en 2010 sur une péniche amarrée port de la Rapée, ce centre de jour accueille des patients adultes souffrant de troubles mentaux ressortissant des 4 premiers arrondissements de Paris pour un suivi thérapeutique, organisé sous forme d’ateliers divers (poésie, cuisine, dessin, ciné-club, etc.) visant à favoriser l’autonomie et le vivre ensemble des malades.

Avec la psychiatrie, Philibert n’est pas un novice et il revient ici à ses obsessions cinématographiques : filmer une autre manière d’être soignant et une autre d’être patient. Il y a trente déjà il s’intéressait dans son Moindre geste à la Clinique de la Borde dirigée par le psychiatre Jean Oury qui vint révolutionner l’art de soigner les plus fragiles et ouvrir de nouvelles manières de penser le soin donc les relations entre les psychiatres et les patients. Il n’est guère étonnant de le voir s’intéresser à ce bateau psy avec sa délicatesse, sa modestie, son art de la bonne distance et son tact habituels.

Très doucement et sans jamais être intrusif, Sur l’Adamant suit pas a pas, presque furtivement, les allées et venues de ses hôtes, tout comme leurs interactions.

Ce que privilégie Philibert ici, ce ne sera jamais une parole de surplomb ou d’autorité. Les psychiatres n’y sont pas interviewés. Et même nous n’en verrons quasiment jamais, à une exception près : la présentation de la nouvelle responsable du lieu, Sabine Berlière, qui se déroule au même titre que les ordres du jour, tenus le lundi matin dans une ambiance chaleureuse, équilibrée, conviviale et sage.

Ces quatre vertus sont exactement celles du film qui définissent un modus vivendi et un protocole d’approche du cinéaste : jamais (sauf une fois) ne seront filmés les déséquilibres, les excès ou dirions-nous les folies de ces personnes. Sur l’Adamant se veut sage, égal et propose par conséquent une vision très plane et étale de la maladie mentale. Se dessine ici à la fois le parti-pris majeur du film et aussi sa limite. Pourquoi ce choix de la mesure absolue comme critère d’une communauté psychiatrique viable ? Pourquoi à tout prix cette régulation discrète présentée comme si c’était tous les jours ainsi ?

Le spectateur est en droit de se demander si cette règle de l’équilibre et de la modération est bien réelle, si elle vaut pour le temps du film seulement ou a lieu tout le temps, et si elle n’est pas un leurre bien pensant, un pansement peu lucide, une sorte de prothèse posée par le réalisateur pour contrer une certaine norme : celle qui consisterait à filmer la folie dans ses outrances, jaillissements et démesures (voir le Titicutt Follies de Frederick Wiseman).

Sur 1h48, ce qui intéresse Philibert c’est de s’attarder sur les personnes côtoyant régulièrement cette péniche, les individualités uniques davantage que les groupes, les liens de transmission tissés entre la caméra et ces personnes. Nous verrons ces patients tour à tour participer aux divers ateliers proposés. Nous les verrons donc en groupe et suivis par un animateur en dessin, cuisine et écriture. Réfléchir au futur programme du ciné-club et même compter leur propre argent redistribué au sein de l’association pour les cafés et autres dépenses nécessaires font également parti du lot.

Toutefois la caméra de Philibert ne vise pas à rendre compte du fonctionnement du lieu.

Elle s’attarde davantage sur les subjectivités et construit des portraits d’hommes et de femmes à travers leur souffrance, leur hobby, leurs propres marottes ou en dialoguant directement avec la caméra du cinéaste. La beauté bien sûr vient de la connexion orchestrée – comme une évidence – entre la caméra du documentariste et la parole des patients. Le lien, la proximité avec l’image semble aller de soi, jamais forcée ou violente, jamais conflictuelle. La encore le spectateur s’interroge : est ce possible ? Vrai ? Pourquoi effacer de la réalité psychiatrique et toutes ses aspérités puisque nous savons bien qu’il y en a ?  « C’est le traitement qui est indispensable, pas la communication » surligne un patient. « Sans traitement pas de communication, je ne serai pas là à vous parler, je me prends pour Jésus moi ou je sauterai dans la seine ». Manifestement Nicolas Philibert ne s’intéresse qu’aux conséquences du traitement psychiatrique : la communication. Sans le vouloir donc, son film ratifie la bonne santé d’un système qu’il semble dénoncer par ailleurs.

Chacun se confie spontanément, aisément et presque sans trouble. Cela donne des morceaux de bravoure assez attendus puisque comme le dit Francois l’un des patients qui ouvre le film : tous sont acteurs sans le comprendre !

Il faut entendre la grâce et toute l’infinie poésie de chacun. L’un décrit avec force les images mentales et de beauté performative comment il voit les hommes, avec un collier de barbe et une drôle de coupe de cheveux hirsute, se transformer en oiseaux et ceux-ci en piqûres. Un autre, sorte de clone de Gilles Deleuze, se prend pour la réincarnation de Jim Morrison et se voit pour l’éternité comme un personnage de Wim Wenders. C’est fluide, cohérent, aérien, dément. L’ensemble de ces paroles est fascinant. 

Nous ne pouvons pas ne pas être captivés et sidérés par ces personnalités hors normes. Cela interroge sur le statut si ténu entre l’artiste et le fou.

Il n’en demeure pas moins que l’on puisse aussi être agacé par cette constante. Jamais Sur l’Adamant ne montrera vraiment la souffrance ou l’impuissance tragique de ces personnes. Jamais nous n’aurons – sauf une fois – de crises, de débordements. Jamais un mot plus haut que l’autre. Comme si cet air de folie que Philibert filme avait le don d’être moins imprévisible, moins dur surtout, moins violemment sévère que la vie même.

Cela n’enlève rien à la sensibilité et à l’humanisme du projet. Mais cela questionne sur la réalité de ce que le film donne à voir, plutôt comme un portrait équanime du cinéaste en bateau v/ivre qu’une oeuvre réaliste et véridique sur la souffrance psychique.

Deux citations viennent ourler le film ou dire ce qu’il aurait pu être et l’une est de Fernand Deligny : « Il faut des trous pour que les images viennent se poser ». Aucun trou pourtant dans Sur l’Adamant, tellement pris et cerné dans le conventionnel d’un dire. Bien. Equitable. En bonne et dû forme.

Une autre citation d’un patient : « Vous pouvez faire des images sauvages ». Aucune image sauvage ici. Une domestication parfaite de la folie. En sortant de la salle, on aurait presque envie d’aller Sur l’Adamant pour oublier la folie et violence du monde réel et être bercé sous un ciel calme par le diamant de paroles sages.

Bande-annonce : Sur l’Adamant

Fiche Technique : Sur l’Adamant

Réalisateur : Nicolas Philibert
Par Nicolas Philibert
19 avril 2023 en salle / 1h 49min / Documentaire
Distributeur : Les Films du Losange
Directeur de la photographie : Nicolas Philibert
Montage : Nicolas Philibert, assisté de Janusz Baranek
Son : Érik Ménard, François Abdelnour
Mixage : Nathalie Vidal

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4

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