Amel et les fauves : le dédale de Tunis

La Tunisie appartient plus que jamais à la jeunesse. Amel et les fauves en dépeint le souffle de liberté qui en découle, mais également ses contradictions en croisant intimement les regards de deux générations qui s’éloignent de plus en plus.

Mehdi Hmili revient sur des traumatismes qu’il souhaite exorciser, histoire de les confronter une dernière fois avant de tourner la page selon ses dires. Son passé comme footballeur professionnel ou ses déboires avec la rue, le cinéaste projette tout le drame de sa famille dans ce film. Après avoir brossé le portrait d’une jeunesse amoureuse en pleine révolution (Avanti, Thala mon amour), le cinéaste s’attaque aux conséquences de la libération du peuple tunisien, notamment à travers une jeunesse qui ne recule devant rien pour s’évader à tout prix.

Violence et corruption

L’ouverture est toute en légèreté, entre les rires et une étreinte familiale. La symbiose parfaite entre la mère et son fils va de plus en plus se dissoudre par la lâcheté des hommes matures qui les entourent. Que ce soit un père paumé dans le succès qu’il n’aura jamais, un patron un peu trop collant ou d’autres agents d’un système corrompu, chacun a sa part de responsabilité et tente malgré tout de s’extirper de cette nouvelle machine de violence, encore enraciné dans la révolution du jasmin.

Capitaine et gardien de but dans une équipe locale de football, Moumen (Iheb Bouyahia) rêve de progresser dans le milieu sportif, une utopie qui le lie fatalement à l’errance de son père. Il rêve d’un ailleurs qu’il ne pourra cependant pas obtenir suite à l’arrestation de sa mère, Amel (Afef Ben Mahmoud), condamnée pour un adultère qu’elle a effleuré sans consentement. C’est tout le réseau familial qui éclate alors, avant d’éparpiller chaque membre aux quatre coins de Tunis, une cité toxique que l’on découvrira dans le monde de la nuit.

Mère sacrée, fils désabusé

Quand Moumen se voit arracher son unique boussole, son dernier espoir de rebondir disparaît avec sa présence. Il erre dans les boyaux d’une banlieue malfamée, où le fait d’épouser la criminalité, les drogues dures et autres débauches sexuelles pourraient le libérer du nouveau carcan de la jeunesse tunisienne. Il se laisse ainsi dépérir, s’offrant à la passion autodestructrice de son entourage, junkie et travesti.

Ce portrait nous est d’ailleurs amené avec une authenticité que les caméras occidentales pourraient bien esquiver dans la représentation des habitants.  Il s’agit pour Hmili de filmer des spectres dans l’obscurité, sans que la légèreté ne vienne interférer avec la réalité. On peut aussi bien vivre joyeusement dans un bordel que dans un cabaret de luxe. Le besoin de l’autre est à nuancer avec le désir de l’autre. Moumen tente de reconstituer une cellule familiale, avec le peu d’expériences qu’il possède et le peu d’argent en poche qu’il possède et qu’il dépense pour enterrer son avenir. Le récit emprunte ainsi deux sentiers, le premier traversé par un enfant désorienté et le second par une mère aimante.

Cependant, Amel arrive toujours après la guerre ou un acte de rébellion de trop qui va enfermer Moumen dans une spirale de déni et de fuite sans destination. Ce jeu de miroirs est justifié par un cran de retard ou encore un décalage radical avec la dernière génération, plus libérée et qui souhaite prendre sa vie en main et par tous les moyens. Amel et les fauves en est le testament et saisit l’opportunité de contrer la censure, par la force de ses images poétiques et de son discours engagé. Mais ce qui prime par-dessus tout, c’est cette fameuse lettre d’amour d’une mère à son fils, une sensation qui ne trompe pas et qui relève dans le même temps tous les maux d’une société sans doute archaïque, sinon cynique.

Bande-annonce : Amel et les fauves

Fiche technique : Amel et les fauves

Titre original : Streams
Réalisation & Scénario : Mehdi Hmili
Photographie : Ikbal Arafa
Son : Aymen Labidi
Montage son : Nicolas Leroy
Montage : Ghalya Lacroix
Musique : Amine Bouhafa
Production : Yol Film House
Pays de production : Tunisie, France, Luxembourg
Distribution France : La Vingt-Cinquième Heure Distribution
Durée : 2h
Genre : Drame
Date de sortie : 26 avril 2023

Synopsis : Amel est ouvrière dans une usine à Tunis. Son patron la met en relation avec un homme d’affaires qui peut permettre à son fils d’intégrer le club de foot local. Profitant de la situation, l’homme tente d’abuser d’elle. La police les surprend mais c’est Amel qui est finalement déclarée coupable d’attentat à la pudeur et d’adultère. À sa sortie de prison, elle part à la recherche de son fils dans les nuits underground de Tunis, peuplées de prédateurs et d’une jeunesse en quête de liberté.

Amel et les fauves : le dédale de Tunis
Note des lecteurs0 Note
3

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.

« Soudain », un chemin patient vers l’intime

L'amitié entre une directrice française d'EHPAD et une metteuse en scène japonaise. De cet argument simple, Ryusuke Hamaguchi tire un film épuré et pourtant foisonnant, aussi sensible que politique, sans jamais forcer le trait si ce n'est dans quelques redondances. Analyse.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Oklahoma Honey : le chant de la ruche

Andrew Patterson filme l'Oklahoma rural dans "Oklahoma Honey", une fable inspirante et généreuse portée par le retour de Matthew McConaughey en apiculteur charismatique, six ans après "The Gentlemen". Entre bluegrass, communauté et vengeance, Angelina LookingGlass fait des débuts marquants face à Kurt Russell.