« L’Elixir de Dieu » : comment des religieuses transgressent la Prohibition

Les éditions Bamboo publient « Spiritus Sancti », premier tome de L’Elixir de Dieu. Gihef et Christelle Galland y mettent en scène des religieuses audacieuses contraintes de fabriquer de l’alcool de contrebande en pleine Prohibition.

Des Incorruptibles (1987) à Miller’s Crossing (1990) en passant par Paper Moon (1973), la Prohibition a souvent constitué un cadre propice aux œuvres de fiction. En conjuguant différents éléments dramatiques, tant criminels (les bandes organisées et leurs rivalités) que psychologiques (l’attraction du pouvoir et de l’argent), elle permet d’explorer des enjeux moraux, interpersonnels et économico-politiques dans un contexte réaliste. Avec L’Elixir de Dieu et son premier tome intitulé « Spiritus Sancti », le scénariste Gihef et la dessinatrice Christelle Galland prennent le contre-pied de ces héros cupides, rendus au dernier degré de l’humanité, qui peuplent habituellement les récits axés sur la contrebande d’alcool durant la Prohibition.

Les auteurs ne s’en cachent pas, il y a un peu de Breaking Bad dans L’Elixir de Dieu. Modeste professeur de chimie mal payé, Walter White souffre d’un cancer à un stade avancé, raison pour laquelle il se lance dans la production de méthamphétamine, dans l’espoir de mettre sa famille à l’abri du besoin. Au fil des épisodes, le personnage campé par Bryan Cranston dans la série AMC développe des traits de caractère plus froids et cyniques, jusqu’à devenir un baron de la drogue respecté et redouté. Son cheminement illustre parfaitement comment un homme ordinaire peut évoluer et se transformer lorsqu’il est soumis à des circonstances extrêmes. « Spiritus Sancti » prend une tournure similaire, puisque les bonnes sœurs du couvent Saint-Patrick, soumises aux pressions combinées de leur banquier et de la pègre, vont exploiter une ancienne distillerie pour sauver leur monastère, en faisant fi des lois de la Prohibition – et de celles de Dieu.

Walter White n’était pas une page blanche sur laquelle le cancer aurait écrit ses partitions criminelles les plus enlevées. En un certain sens, cette maladie a plutôt agi en révélateur, faisant tomber une à une toutes les inhibitions d’un mégalomane qui s’ignorait. De la même manière, L’Elixir de Dieu ne se contente pas de mettre en vignettes des religieuses privées d’aspérités et au passé immaculé. Figure centrale du récit, Holly est par exemple introduite au cours d’une scène où elle dérobe une partie de l’argent de l’offrande. Récemment arrivée au couvent, elle s’est affranchie d’un passé tumultueux et a été adoptée par des bonnes sœurs moins lisses qu’attendu. Il y a d’abord la jalousie envers celle que l’on surnomme volontiers « Calamity Jane » : « Quand une rose pousse parmi les ronces, elle attire la convoitise. » Aussi, contrairement à d’autres, Holly n’a pas attendu une année entière avant de revêtir le voile blanc du noviciat…

Il y a ensuite l’émulation grisante de la contrebande d’alcool. Certes, improviser une distillerie clandestine dans le dos du père Matthew répondait avant tout à un besoin urgent de préserver le couvent, qui faisait l’objet de l’attention intéressée de l’industrie agro-alimentaire, tout en échappant aux griffes de la pègre. Mais les religieuses prennent goût à ces activités interdites ; elles se montrent même astucieuses et résilientes. Tandis qu’elles s’apprêtent à commettre un vol dans un champ de céréales, elles se dédouanent à bon compte : « Vous ne pensez tout de même pas que nous allons commettre un tel larcin sans une prière d’absolution préalable ? » Tout est là : l’ironie, l’improbable mélange des genres, les ressorts dramatiques de personnages complexes et improbables. Ces derniers comptent d’ailleurs parmi eux le père Matthew, curé le jour, suprémaciste du KKK et adepte du libertinage le soir.

Gihef et Christelle Galland s’appuient sur une trame narrative dont les potentialités paraissent infinies. Le Massachusetts de 1929, un couvent menacé d’expropriation, un bootlegger de Boston, une distillerie sise dans un temple du seigneur en pleine Prohibition… Ils y ajoutent suffisamment d’enjeux secondaires – du lynchage des Noirs au lesbianisme en passant par la fascination exercée par l’Europe – pour densifier le récit et apporter plus de chair aux différents personnages. Après les paris sportifs sur le baseball et la fabrication d’alcool de contrebande, on attend avec impatience de savoir ce que nous réservent ces religieuses pas tout à fait comme les autres…

L’Elixir de Dieu : Spiritus Sancti, Gihef et Christelle Galland
Bamboo, février 2023, 64 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Fjord : La Grande Fureur des bien-pensants

"Fjord", Palme d'or 2026 de Christian Mungiu, suit une famille roumano-norvégienne accusée par les services sociaux d'un pays scandinave, entre conservatisme religieux et progressisme libéral. Un film ambigu et intelligent, mais un peu trop scolaire et démonstratif, qui questionne nos préjugés.

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Post Mortem » : ce que les morts ont à dire

"Post Mortem" réunit le médecin légiste belge Philippe Boxho et le dessinateur Pierre Alary dans une bande dessinée documentaire qui s'emploie à vulgariser un métier sur lequel circulent bon nombre de fantasmes. Le résultat est une œuvre à part, traversée par l'idée que la mort ne constitue pas tout à fait une fin.

« Les 4 Reliques du rock’n’roll » : les Zumbies remettent le rock sur pied

Dans un monde post-apocalyptique qui ne tourne déjà plus très rond, quatre rockeurs morts-vivants doivent réunir les reliques sacrées du rock’n’roll. Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé signent un road-trip furieux et absurdement réjouissant.

« La Désinformation » : comprendre pour mieux combattre

Entre montée des populismes, guerres hybrides, défiance envers les institutions et avènement des réseaux sociaux, la désinformation est devenue l'un des grands enjeux démocratiques de notre époque. Avec "La Désinformation", Grégoire Darcy propose une synthèse ambitieuse des connaissances scientifiques sur le sujet.