Après la chute, le capitalisme sauvage

Le personnage principal s’appelle Slava Segalov, d’où le titre de la série. Il est russe et l’action se situe dans les années 1990, période où l’anarchie et le chaos règnent sur le territoire depuis la chute de l’URSS.

Slava est un jeune homme qui cherche encore sa place et considère qu’en secondant Dimitri Lavrine, il apprend les ficelles d’un métier d’avenir bien que non officiel. Lavrine évolue dans des eaux troubles, s’intéressant à tout ce que la société bolchévique puis communiste a littéralement abandonné sur place. Pour Lavrine, tout ce qui traîne est bon à prendre. Attention, il ne prend pas non plus n’importe quoi, car Lavrine a l’œil, celui d’un chacal. Devenu expert à force de fouiner à droite à gauche, il repère tout ce qui peut lui rapporter des sommes plus ou moins coquettes à la revente. Lavrine (re)vend donc des biens qui ne lui appartiennent pas, avec l’absence de scrupule qui le caractérise. Du moment que ces biens sont à l’abandon, il considère qu’il n’y a qu’à se servir. Il a donc monté une expédition avec Slava pour l’aider, dans un véhicule où ils pourront entasser tout ce qu’ils pourront, du moment qu’il s’agit d’objets de valeur. Autant dire qu’il sait ce qu’il cherche, parce qu’il a ses commanditaires. Lavrine est donc un affairiste très sûr de lui qui va de combine en combine, tout en surfant sur des eaux dangereuses car il trafique avec des gros bonnets de la mafia locale. Mais, Lavrine ne maîtrise pas tout. En effet, le voyage de retour se passe mal, puisque le véhicule conduit par Slava est bientôt suivi et attaqué par un groupe de pillards armés comme des militaires. Slava et Lavrine ne font pas le poids. C’est la présence d’une jeune femme dans le coin qui les sauvera, car personne ne l’attendait et elle tire vraiment bien. Le véhicule de Slava et Lavrine étant inutilisable, Nina les entraîne vers son lieu d’habitation. Le détail qui compte : tout cela se passe en hiver, dans des paysages très enneigés. D’ailleurs, il fait si froid que Nina prévient Slava et Lavrine que s’ils ne la suivent pas, ils mourront immanquablement.

Après la chute

Avec ce premier volet d’une histoire annoncée en trois épisodes, Pierre-Henry Gomont réussit un album marquant et vraiment prenant qui doit beaucoup à ses repérages. Tout dans cette BD sonne juste, même si le dessinateur propose une fiction avec des personnages imaginaires. Mais même les plus caricaturaux d’entre eux contribuent à crédibiliser l’ensemble. Il faut dire que la psychologie des personnages principaux apparaît nettement, en particulier celles de Slava, Lavrine, Nina et de son père. Et puis, les remarquables décors font sentir l’état de délabrement de la Russie de l’époque (si proche), mais aussi les fastes de celles qui l’ont précédée. Il faut voir l’immensité des bâtiments laissés à l’abandon. Ceci dit, parmi les sites qui font leur effet, figure également la mine à l’abandon que Nina fait découvrir à Slava et Lavrine. Un site qui compte énormément pour elle et son père, comme pour tous ceux qui y ont sué sang et eau. Or, cette usine, leur gagne-pain est à l’arrêt, et tous ceux qui ont contribué à son fonctionnement sont au désespoir. Comment peuvent-ils survivre dans ces conditions ? Le dessinateur met donc en présence un groupe de locaux complètement désespérés, avec un affairiste sans scrupules et un jeune homme qui en quelque sorte découvre la vie. En faisant se côtoyer des personnages aux mentalités aussi éloignées les unes des autres, le dessinateur ouvre le champ des possibles tout en dressant un tableau particulièrement vivant de la Russie de l’époque. Lavrine et Slava sont bien contents d’avoir échappé aux pillards et écoutent leurs sauveurs en se demandant ce qu’ils peuvent faire pour eux. Émerge une curieuse idée qui permettrait, pourquoi pas, aux mineurs de reprendre l’exploitation à leur compte. Lavrine leur fait miroiter comment il peut tirer de l’argent d’une partie du matériel. Quant à Slava, il tombe évidemment amoureux de Nina, tout en observant qu’elle a déjà un homme dans sa vie. Cela ne va pas l’empêcher de comprendre que Lavrine ne pense encore et toujours qu’à ses intérêts. Indécrottable affairiste, Lavrine sent et privilégie le fait qu’il peut gagner bien plus en revendant certains objets comme de la robinetterie, du plancher ou des vitraux (parce qu’il y a de la demande) plutôt que des engins d’exploitation minière (le luxe sous toutes ses formes reste particulièrement prisé par ceux qui ont les moyens de se l’offrir). D’ailleurs, Lavrine se révèle bien trop sûr de lui, jouant sur tous les tableaux, se croyant suffisamment malin pour toujours trouver les bons interlocuteurs, quitte à toquer à toutes les portes, y compris celles où on le voit d’un (très) mauvais œil. À ce jeu, il risque de se brûler les ailes.

Un album intelligent

Pierre-Henry Gomont réussit un album qui mêle aventure, romantisme, affairisme, tout en dressant quelques portraits qui donnent à réfléchir sur l’état des lieux de la Russie post-communiste. Comment des opportunistes profitent d’un système qui n’est même pas en train de s’écrouler, mais dont il reste juste des traces pourries ? D’ailleurs, on peut se demander comment l’artiste-peintre qu’était Slava à l’origine (malheureusement, il ne s’en sortait pas) a bien pu tomber sur Lavrine et se faire embaucher par lui. Enfin, ne négligeons pas de signaler que le dessinateur déçoit un peu sur certains détails et pas des moindres, notamment sur son domaine qu’est le dessin. Régulièrement, les traits des visages sont à peine esquissés. D’ailleurs, les personnages se réduisent souvent à des silhouettes. Pour compenser cela, le dessinateur utilise quelques astuces techniques qui fonctionnent plutôt bien, propose des paysages somptueux (quelques dessins de grade taille méritent vraiment le coup d’œil) et se montre très à l’aise pour faire sentir les mouvements, donner des silhouettes bien caractéristiques à ses personnages, ainsi que pour provoquer des situations irrésistibles d’humour.

L’argent

On remarque qu’il est omniprésent dans cet album. Comme quoi, même dans cette société à la dérive, la valeur argent reste une sorte d’étalon, peut-être surtout pour une population à qui on a fait miroiter un système opposé au capitalisme et qui ne leur a pas apporté ce qu’ils en espéraient (davantage de justice et d’égalité de traitement, voire une certaine prospérité). Voilà qui fait bien sentir l’état de la Russie de l’époque et les mentalités de ceux qui y vivent. Pour l’immense majorité, l’objectif consiste seulement à survivre. Mais pour cela, tous ont besoin d’argent. Nous avons donc celui qui vendrait père et mère pour en obtenir, celui qui découvre où est l’argent et comment il circule. Et puis, nous avons ceux qui n’en possèdent qu’un minimum et se demandent comment ils vont pouvoir survivre. Bien entendu, chacun n’a pas la même vision des choses ni les mêmes envies.

Slava 1 : Après la chute, Pierre-Henry Gomont
Dargaud, août 2022
Note des lecteurs0 Note
4

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.

« Soudain », un chemin patient vers l’intime

L'amitié entre une directrice française d'EHPAD et une metteuse en scène japonaise. De cet argument simple, Ryusuke Hamaguchi tire un film épuré et pourtant foisonnant, aussi sensible que politique, sans jamais forcer le trait si ce n'est dans quelques redondances. Analyse.

Oklahoma Honey : le chant de la ruche

Andrew Patterson filme l'Oklahoma rural dans "Oklahoma Honey", une fable inspirante et généreuse portée par le retour de Matthew McConaughey en apiculteur charismatique, six ans après "The Gentlemen". Entre bluegrass, communauté et vengeance, Angelina LookingGlass fait des débuts marquants face à Kurt Russell.

Le Château de l’araignée : quand Kurosawa habille Macbeth de brume et de kimonos

"Le Château de l'araignée" transpose Macbeth dans le Japon féodal, entre codes du théâtre nô et fresque guerrière signée Akira Kurosawa. Toshiro Mifune et Isuzu Yamada portent ce récit d'ambition et de trahison, restauré en 4K et de retour sur grand écran.

« Les 4 Reliques du rock’n’roll » : les Zumbies remettent le rock sur pied

Dans un monde post-apocalyptique qui ne tourne déjà plus très rond, quatre rockeurs morts-vivants doivent réunir les reliques sacrées du rock’n’roll. Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé signent un road-trip furieux et absurdement réjouissant.

« La Désinformation » : comprendre pour mieux combattre

Entre montée des populismes, guerres hybrides, défiance envers les institutions et avènement des réseaux sociaux, la désinformation est devenue l'un des grands enjeux démocratiques de notre époque. Avec "La Désinformation", Grégoire Darcy propose une synthèse ambitieuse des connaissances scientifiques sur le sujet. 

« Mudlarks » : l’enfance de Dickens

En imaginant la rencontre du jeune Charles Dickens avec Oliver, enfant des rues et alouette de la Tamise, Philippe Charlot et Manu Cassier font de Mudlarks le récit d’une double initiation : celle d’un garçon brutalement confronté à la misère londonienne et celle d’un futur écrivain découvrant, au contact des oubliés, la matière humaine de son œuvre.