Cycle littérature soviétique et russe : « La Maison de Lialia et autres nouvelles », de Ludmila Oulitskaïa

En trois courtes nouvelles, Ludmila Oulitskaïa examine l’existence de trois femmes vieillissantes confrontées aux aléas du quotidien. Que faire dans le temps qui nous est imparti ? Des histoires de passion sans réelle satisfaction.

Trois femmes d’un certain âge, avec leurs plus belles années derrière elles. Trois récits ancrés dans la Russie contemporaine, mi-absurde mi-pathétique. Dans La Maison de Lialia et autres nouvelles, Ludmila Oulitskaïa fait œuvre d’une tendresse parfois ironique. Elle sonde les sentiments humains dans ce qu’ils ont de plus intime : le désir, la solitude, la filiation, la désillusion… La première nouvelle de ce petit recueil d’une centaine de pages, éponyme, met en scène Lialia, professeure de littérature française aux mœurs légères et à la liberté insatiable. Et comme pour la plupart des gens ayant grandi dans les années 1960, Lialia n’envisage cette dernière qu’en interaction étroite avec le sexe, qu’elle consomme sans rivages, et parfois loin d’un mari décrit comme terne et apathique. Un trait de caractère qu’il partage d’ailleurs avec leur fille Liéna, dont cette universitaire bouillonnante regrette amèrement l’apparence négligée et le manque manifeste de charme. À l’écoute de ses désirs, auxquels elle n’oppose qu’une résistance de façade (cette sempiternelle « dernière fois »), Lialia entame une relation charnelle avec le jeune Kaziev, un ami de son fils Gocha. Elle lui rend une visite amicale alors que ce dernier est malade et alité, sans se douter qu’il s’ensuivra une relation « exhaustive et ardente », qui fera remonter en elle des émotions inexpiables. Chronique conjugale mâtinée d’hypocrisie et de lassitude, cette première nouvelle va bientôt se doubler d’un drame psychologique, puisque Lialia va sombrer dans une profonde dépression, impossible à objectiver pour les psychiatres, après avoir constaté que Kaziev recevait également la visite bien disposée… de sa fille Liéna. Voilà, dans un retournement de situation d’une délicieuse ironie, que la professeure d’université forte et indépendante, en harmonie avec son corps, se mue soudainement en une « vieille femme craintive et desséchée », abasourdie par la relation de son vigoureux amant avec une fille aussi banale que sa petite Liéna. Non contente de rompre l’image qu’elle avait jusque-là accolée à son héroïne, Ludmila Oulitskaïa redéfinit aussi la stature du fils, Gocha, adepte d’un socialisme chrétien diffus et tiré de ses lectures personnelles, et devenu en fin de récit un économiste tout ce qu’il y a de plus classique, doté d’une expertise que l’auteure avoue être bien en peine de verbaliser…

Les deux autres nouvelles, intitulées « Une vie longue, si longue » et « Goulia », mettent en scène des femmes aux prises avec le temps. Divorcée, Natalia vit dans une relative solitude. Elle n’a pas d’amis, pas d’amant, juste une « passion enfantine et naïve pour ses parents », dont la disparition affecte profondément son quotidien. La famille tient cette fois encore une place cardinale dans le récit de Ludmila Oulitskaïa : si Natalia s’enthousiasme volontiers pour des détails insignifiants touchant à ses parents, elle semble en revanche tout ignorer de la ville, Moscou, dans laquelle elle réside. Ce n’est qu’à l’occasion d’une cérémonie funéraire que son immensité lui apparaît réellement. Et c’est aussi à cet instant qu’elle va s’éveiller à Ivan, rencontré par hasard, et à qui elle va se lier jusqu’à ce que son corps en devienne « neuf et léger ». Récit sur l’isolement mais aussi sur le désir, « Une vie longue, si longue » place sa protagoniste dans une sorte de montagnes russes émotionnelles : celle qui se demande qui pourra bien la pleurer le jour de son enterrement regoûte ensuite aux joies de la vie en se rapprochant d’Ivan, avant toutefois de déchanter dans l’attente interminable d’un appel téléphonique qui n’arrivera pas. Par sa poésie et son humanité, « Goulia » est probablement le plus touchant des trois récits. Son héroïne, âgée, ne manque jamais une occasion de festoyer, un peu comme si elle luttait contre la morosité irrémédiable du temps qui passe. Vive et enjouée, elle parvient, à force d’imagination, à exploiter chaque instant pour se sentir vivante. Une logique poussée à son paroxysme dans les derniers instants de la nouvelle, quand, obstinée, elle parvient, en simulant un malaise, à mettre dans son lit l’homme qu’elle convoitait. Aussi, si Ludmila Oulitskaïa ne dit rien de la Russie sur le plan politique, elle puise néanmoins dans ses radiographies familiales et ses chroniques du quotidien de quoi énoncer un certain état d’esprit, où désenchantement, solitude et frustrations ne se trouvent jamais loin.

La Maison de Lialia et autres nouvelles, Ludmila Oulitskaïa
Gallimard/Folio, mai 2004, 112 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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