Pierre Fresnay en gangster piégé par la Fille du diable aux éditions Pathé

Fille du diable, d’Henri Decoin, c’est d’abord un duel entre Pierre Fresnay et Fernand Ledoux sur fond d’intrigue policière mêlée à un drame social. Un film riche et passionnant, à redécouvrir grâce aux éditions Pathé.

Le premier quart d’heure du film d’Henri (graphié Henry dans le générique du film) Decoin, Fille du diable, cueille le spectateur par sa rapidité et sa violence (du moins, il est violent pour la production française de l’immédiat après-guerre). L’ensemble du film possède un rythme impeccable, il est impossible de s’y ennuyer, mais ce premier quart d’heure est véritablement stupéfiant.
D’abord, la caméra de Decoin nous plonge, sans prévenir, dans une cour d’immeuble prise en pleine fusillade. Saget, un voleur de banques bien connu, est enfermé dans un appartement, sous les feux croisés de nombreux policiers. Il suffit de quelques plans pour nous faire comprendre à quel point ce Saget est un personnage brutal, dont la situation désespérée accroît encore la violence. Il répond coup pour coup, avec sa mitraillette ou ses grenades. Mais le plus terrible est sans doute son regard froid.
Le choix de Pierre Fresnay pour incarner un tel personnage peut surprendre, l’acteur étant plutôt habitué à tenir des rôles de « Français moyen », d’homme ordinaire. Pourtant, on ne peut qu’avouer qu’ici, dans ce rôle de criminel dangereux, il fait merveille.
Saget parvient quand même à s’échapper et se fait recueillir sur la route par un homme inconnu passablement ivre. Cet homme s’appelle Ludovic Mercier et il retourne dans son village natal, Chatenay-le-Rivière, village dont il était parti 25 ans plus tôt. 25 années que Mercier a passées aux USA, dont il revient riche à millions. Mais la course effrénée de Mercier s’arrête vite : victime d’un accident, le millionnaire meurt. Saget s’en sort et, jetant le corps dans la rivière, il décide de prendre son identité.
Le reste du film se déroulera dans le village. Fille du diable va se concentrer pendant un bon moment sur l’opposition entre le faux Ludovic et le médecin du village, un personnage de saint qui donne sa vie pour le bien-être des autres et qui est interprété par l’excellent Fernand Ledoux (choix idéal pour ce rôle, là aussi). Ludovic/Saget va aussi rencontrer une jeune femme abandonnée de tous et vivant dans la rue, Isabelle. Une jeune femme mourante, rejetée par la communauté villageoise, et qui voue une haine féroce à toute la société bien établie. L’action du film se concentrera sur ce trio, avec une très belle construction scénaristique.

Ces trois personnages principaux de Fille du diable ont en commun une forme d’ambivalence. D’un côté, le médecin est un homme qui se dévoue pour la communauté, mais il suffit d’un regard pour comprendre qu’il peut dévier lui aussi. On ne sait jamais vraiment s’il est possible de lui faire confiance. De plus, quelques répliques montrent que le personnage est un frustré : il aurait voulu mener une brillante carrière, faire de la recherche, publier des livres, voyager à l’étranger, mais il est comme prisonnier dans ce village par sa propre bonté et une vision sacrificielle de son métier.
Isabelle, quant à elle, apparaît comme une femme forte, une sauvageonne s’amusant à faire du mal autour d’elle, mais une quinte de toux nous rappelle vite son fatal état maladif. De plus, l’histoire de sa vie, résumée par le médecin, nous empêche de lui en vouloir et force plutôt l’empathie. Les vingt dernières minutes du film montreront une autre facette du personnage, qui achèvera d’en faire un personnage tragique.
Il y a enfin Saget, ou Ludovic. L’hésitation entre les deux identités sera, bien entendu, un ressort scénaristique intéressant et brillamment déroulé dans le film.
Dans l’ensemble, le scénario est bien construit, et le film est doté de dialogues magnifiquement écrits. Les répliques fusent, comme celle-ci :

« Vous êtes un mécréant, docteur, le paradis vous sera fermé.
_ Mais qu’est-ce que j’irai faire au paradis, tout le monde s’y porte bien. »

Balançant entre film policier et drame, entre suspense et émotion, Fille du diable est un grand film, souvent inattendu, passionnant et interprété par un casting impeccable.

Les Compléments de programme
Les habitués des éditions Pathé pourront éventuellement regretter l’absence, dans les compléments de programme, d’une de ces actualités Pathé qui sont normalement présentes dans leurs éditions DVD ou Blu-ray. Cela n’empêche pas de savourer deux compléments intéressants.
Tout d’abord une fin alternative, un montage proposé par des producteurs qui cherchaient une fin moins pessimiste que celle qui était prévue. Mais Decoin refusa cette proposition pour privilégier la fin que nous pouvons voir dans le film.
Le complément principal est un entretien avec Yves Desrichard, biographe d’Henri Decoin, et Yves Griselain, spécialiste du cinéma français des années 30 aux années 60. L’entretien rappelle que Fille du diable intervient à un moment important de la carrière de Decoin : le cinéaste venait de traverser un passage à vide de deux ans, une mise à l’écart pour avoir participer à la production de films de la Continentale, la firme de production de films indissociable de l’Occupation. Nos spécialistes rappellent que parmi les trois films interdits à la libération figurait un film de Decoin, Les Inconnus dans la maison, d’après Simenon.
De façon plus générale, le contexte de réalisation du film est assez marqué par la situation française : le film a été tourné entre mai et juin 1945. Dès le début du tournage, un comité de résistants s’invite sur le plateau au sujet de Pierre Fresnay. Ensuite, une fois le tournage achevé, Decoin est convoqué devant le Comité d’épuration du cinéma français. De plus, l’actrice principale, Andrée Clément, a perdu son mari, tué lors de combats en 1940.
Et malgré tout cela, les intervenants notent avec justesse que ce contexte est complètement absent du film. Rien, dans Fille du diable, ne rappelle la situation sociale française de la Libération : pas de conflits résistants/collaborateurs, pas de tickets de rationnement pourtant encore en vigueur à l’époque du tournage, pas de reconstruction, etc. Fille du diable nous renvoie l’image de ce village français intemporel, quasi-mythique, qui peuplait le cinéma d’avant-guerre, un village centré autour des figures du médecin, du curé et de l’instituteur. C’est ce qui permet aux spécialistes interrogés de qualifier le film de conte.
Les intervenants tiennent aussi d’autres propos fort intéressants sur la carrière de Decoin, sur Andrée Clément ou sur François Patrice, dont le parcours fut très intéressant.

En conclusion, une belle édition qui permet de sortir de l’oubli un film remarquable.

Caractéristiques du DVD :
Durée du film : 95 minutes
Format 1.33
Version française Dolby digital mono 2.0
Audiovision
Sous-titres sourds et malentendants
Sous-titres anglais
Compléments de programme :
Entre l’occupation et l’après-guerre : entretiens autour du film avec Yves Desrichard et Didier Griselain (35 minutes)
Fin alternative (2 minutes)

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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