Au Coeur de la nuit, sommet du fantastique en DVD et Blu-ray

Revoir Au Coeur de la nuit, bientôt 80 ans après sa sortie, c’est comprendre à quel point ce film britannique est un maillon essentiel dans l’histoire du cinéma fantastique et horrifique. C’est ce que la belle édition signée Tamasa permet de mieux prendre en compte.

Au Cœur de la nuit avait tout du projet bancal. Film à sketches signé par quatre réalisateurs différents, film fantastique et horrifique venant d’un pays qui n’avait alors quasiment aucune tradition du genre : sur le papier, le film laisse dubitatif.
Alors disons-le tout net : Au Cœur de la nuit tient du miracle. Le film possède une complète unité, aussi bien esthétique que thématique, et ne se contente pas d’enchaîner les sketches de façon artificielle. Cet exploit est dû en grande partie au récit qui sert de cadre à l’ensemble du film, et qui est réalisé par le grand Basil Dearden, cinéaste injustement oublié de nos jours et dont nous avons déjà chanté les louanges auparavant au sujet de films comme Khartoum ou La Victime. Dearden sait, dès les premières minutes, implanter une ambiance de doute. Partant d’une situation banale, il donne les premiers coups qui font fissurer la réalité, de petits coups apparemment innocents qui permettront d’enchaîner sur les histoires.
Ce récit cadre nous présente le personnage de Walter Craig. Il s’agit d’un architecte invité à passer le weekend dans le cottage d’un potentiel futur client, Eliot Foley. A peine arrivé, Craig ressent cette étrange impression de déjà-vu : il semble savoir à l’avance où se situe le mobilier, qui sont les autres invités, et même de petits événements comme la venue d’une femme brune en manque d’argent. Il en fera part aux autres invités, ce qui déclenchera toute une discussion au sujet des rêves comme moyens de connaissance ou de re-connaissance. Cette discussion n’a rien d’anodin : elle permet d’implanter tout de suite une ambiance proche du surnaturel, en insistant sur le thème de l’impossible distinction entre le rêve et la réalité, voire des interactions entre les deux mondes (thème qui est un classique de la littérature). Cela donnera des dialogues remarquables, comme celui-ci par exemple :

« Nous n’existons pas, si ce n’est dans le rêve de M. Craig.
– Et lorsqu’il s’éveillera nous disparaîtrons. »

Ces propos prennent un sens tout particulier lors l’on revoit le film pour la deuxième fois (parce que Au Cœur de la nuit fait partie de ces films que l’on n’a systématiquement envie de revoir une fois qu’il est terminé ; la structure même du film nous y invite d’ailleurs, ce qui est un des éléments prouvant l’intelligence du scénario).
Le dialogue permet d’enchaîner sur la première histoire, mais aussi de planter les personnages, dont l’habituel scientifique sceptique chargé de remettre en cause les conclusions surnaturelles des histoires. Et ainsi de suite : entre chaque histoire, nous reviendrons dans ce cottage avec ces invités, et ce récit progressera en instaurant cette atmosphère de plus en plus angoissante au fil des souvenirs de Craig et des réflexions nées des différentes histoires. Ainsi, ce récit n’a pas uniquement une fonction d’introduction des sketches, il est réellement l’histoire principale que les sketches font progresser jusqu’à un terrible final. Un final qui n’arrive pas comme un cheveu sur la soupe mais est amené logiquement par tous les éléments racontés jusque là.

A partir de ce récit principal vont se raconter cinq histoires fantastiques, courtes et percutantes, explorant différents aspects du surnaturel : rêve prémonitoire, apparition de fantômes, objets hantés ou semblant dotés de leur propre vie. Les histoires sont souvent sombres, et leur emplacement dans le film n’a rien d’anodin. Ainsi, on commence par un premier sketch rapide et angoissant, également réalisé par Basil Dearden. Puis deux histoires plus longues et dramatiques. Enfin arrive un quatrième sketch plus surprenant par son ton comique et décalé, sketch que certains considèrent comme la partie ratée du film, mais qu’il est important de réévaluer. D’abord parce que cette histoire, bien que comique, possède des passages plus sombres. Ensuite, sa thématique rentre pleinement dans celles développées dans le reste du film. Enfin parce que, dans l’économie de l’ensemble du film, cette histoire de joueurs de golf ressemble au calme avant la tempête : il ne brise pas l’harmonie du film, il prépare juste les spectateurs à ce qui va suivre.
Et ce qui suit est rien de moins qu’un des chefs d’œuvre du fantastique horrifique. Réalisé par Alberto Cavalcanti, le sketch du ventriloque est souvent pointé comme la plus grande réussite non seulement du film, mais aussi du réalisateur et même de l’acteur, le plus célèbre actuellement parmi tout le casting du film : Michael Redgrave, qui livre ici une performance hallucinée. De plus cette histoire, inventée pour le film (alors que d’autres sketches sont des adaptations, comme l’histoire du golf, provenant d’une nouvelle de H. G. Wells), sera imitée de nombreuses fois par la suite (il est important de dire à quel point ce film dans son ensemble sera une référence pour le cinéma fantastique qui suivra, et même pour des séries comme La Quatrième Dimension). Ce sketch du ventriloque est le plus sombre et brutal, celui qui reste le plus en mémoire, et sa situation en tant que dernier sketch est, là aussi, parfaitement réfléchie parce qu’elle permet d’enchaîner sur l’impressionnant final.

En bref, Scorsese n’est pas le seul à situer Au Coeur de la nuit dans son top 10 des meilleurs films fantastiques, tant cette œuvre est remarquablement écrite, réalisée et interprétée.

Compléments de programme
Au Coeur de la nuit nous est présenté dans une copie restaurée 2K. L’un des compléments de programme nous propose d’ailleurs de faire un comparatif « avant-après » plutôt parlant (même si on aurait aimé savoir, en plus, comment cette restauration a été faite).
En plus, Tamasa nous offre deux compléments de programme tout à fait passionnants. Un avertissement cependant s’impose : ces documentaires sont à voir impérativement après avoir vu le film, car ils n’hésitent pas à en dévoiler l’intrigue et le final.
Le premier documentaire est un entretien avec Erwan Le Gac, qui propose une lecture tout à faite intéressante du film. L’angle d’approche, original et parfaitement argumenté, permet de montrer une fois de plus à quel point le film est organisé, construit et savamment écrit.
Enfin, le dernier complément de programme est un documentaire britannique dans lequel une poignée de critiques et d’historiens du cinéma décortiquent le film, racontent sa naissance et surtout l’analysent. Si le dispositif est très sobre (les intervenants parlent, sur fond noir, avec, de temps en temps, quelques images du film), le propos est passionnant. Eux aussi insistent sur l’incroyable unité du film, sur l’audace de signer un tel film au Royaume Uni en 1945, et même sur le talent de Basil Dearden, qualifié, à juste titre, d’“expert en rythme, tension et suspense”. On apprend à quel point l’ambiance de travail au sein de la Ealing peut expliquer cette unité du film, puisque la firme britannique avait développé un travail de type coopératif, collaboratif et communautaire. Enfin, les spécialistes dévoilent l’histoire du final si marquant du film, un final qui n’était pas du tout celui prévu à l’origine.
Le coffret contient aussi un livret de 16 pages.

En bref, cette édition rend un fort bel hommage à un très grand film, qu’il est important de revoir.

Caractéristiques du DVD :
Noir et blanc
16/9
Durée du film : 103 minutes
Langue : français, anglais
Sous-titres français

Compléments de programme :
_ Dead of night, à bien y regarder (28 minutes)
_ Retour aux sources (75 minutes)
_ Restauration (3 minutes)
_ Autour de Dead of night (livret de 16 pages)

 

Au Coeur de la nuit : bande annonce

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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