Mes frères et moi : chanter sur du sable brûlant

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Mes frères et moi est le premier long métrage de Yohan Manca. Le film parle d’une fratrie dont le plus jeune frère découvre le chant lyrique et y trouve un peu de joie. Un film d’été, une histoire d’amour fraternel et artistique, jamais mièvre.

Naissance d’une passion

Mes frères et moi est l’adaptation d’une pièce de théâtre. Pourtant, de mouvement, de cinéma, il est sans arrêt question dans le film. Les quatre voix off qui composaient la pièce originelle ont disparu au profit d’une seule, celle de Nour. Elle ouvre et clôt le film. Un film d’été, solaire, où la joie s’invite sous la forme d’un cours de chant lyrique. Or, Mes frères et moi n’oublie pas non plus d’aborder la violence, autant que l’amour, qui règne dans cette fratrie de quasi orphelins. Le père est décédé et la mère en fin de vie, clouée sur un lit pour mourir chez elle accompagnée, grâce à Nour, par les airs d’opéra que lui chantait son mari autrefois. Autour de Nour, tout s’agite tout le temps alors que lui rentre tranquillement dans la moiteur de l’été, son sable brûlant, ses parties de foot dont il n’est que spectateur. Lors d’un travail de redressement (avant le vrai travail qui l’attend selon son grand frère), Nour fait la connaissance de Sarah. Rien de magique dans cette rencontre, juste Nour qui observe et qui veut en faire partie. Après, il y a sa voix posée là comme ça, qui imite les chants entendus, et qui fascine Sarah. L’opéra se fond, grâce à l’habileté de Yohan Manca, parfaitement dans le décor de cité qui nous est dépeint. On a envie d’y croire à ce stage d’été improbable auquel Nour se rend toujours en courant. Si le film dresse des obstacles entre la musique et Nour, il n’est jamais naïf quant à ses chances de faire partie un jour d’un monde si éloigné du sien. Car s’il s’y fond le temps du cours de chant, il est certain que c’est un monde qui n’appartient pas à Nour. Il n’y aura pas de scène lyrique de fin où Nour devient un grand chanteur.

On aperçoit juste son visage baigné des mêmes larmes que celui d’Héloïse à la fin de Portrait de la jeune fille en feu. Et cela suffit à nous combler, comme une boucle qui se referme, un instant de joie gravé qui, peut-être, donne enfin l’élan pour vivre sa propre vie. Nour est interprété avec brio par un gamin qui fait ça comme si toute sa vie il l’avait fait, mais aussi avec la fougue des (presque) toutes premières fois face à la caméra. Si l’on s’en tient au dossier de presse du film, on découvre que ce jeune comédien a appris à chanter parce qu’il avait l’oreille absolue, un petit miracle en somme. Face à lui, Judith Chelma s’impose tout le temps comme une évidence. Elle joue sans forcer, son personnage n’est jamais moralisateur, toujours à l’écoute, juste assez fou pour tout tenter, ne rien lâcher, s’introduire là où elle veut. Mais c’est encore Yohan Manca qui en parle le mieux (toujours dans le dossier de presse du film) : « Quand j’ai entendu Judith chanter La Traviata, moi qui ne connaissais rien à l’opéra, je suis devenu amoureux de cet art musical. L’opéra s’est imposé comme choix idéal et fascinant pour être l’objet de la vocation de Nour ». Le spectateur entendant les voix mêlées de Nour et Sarah ne peuvent que tomber amoureux de l’opéra et surtout de Judith Chelma elle-même, si lumineuse.

Je rêvais d’un autre monde

Le film ne se contente pas de raconter la joie procurée par l’art dans une vie de petit garçon, il parle aussi d’une fratrie. Chaque frère a ici la part belle, corps masculins, imposants, violents, mais aussi pétris d’amour pour une mère et pour une vie tous ensemble qu’ils savent menacée à chaque instant. Ils ne sont jamais figés et les trois acteurs qui jouent les grands frères sont formidables, mention spéciale à Sofian Khammes (déjà vu dans Un triomphe notamment) alias Mo, toujours « au boulot », joyeux, infatigable, mais plein d’un vide qu’il peine à combler et qu’il remplit de sa poésie particulière. Ici, on se dit qu’on s’aime à coup de pression et c’est toujours au corps à corps, dans la lutte. Les personnages sont construits avec soin, suivis dans leurs moindres mouvements, leur expression singulière. Chacun donne une idée de la manière dont il perçoit la survie permanente, sur le qui-vive. Chaque fois, le film épouse le mouvement du frère en question, sa démarche, son terrain de jeu. Le lien entre tous est ce grand-frère « le seul qui a entendu papa chanter », celui qui verra le dernier sourire de la mère.

Mais le véritable lien entre tous, c’est Nour et son infatigable recherche de joie, sa voix si pure qui s’élève dans l’appartement, comme un souffle nouveau. Il y a des scènes de tension plus lourde, toujours contrebalancées par l’humour qui unie le quatuor, comme ce diner de pâtes au ketchup devant un oncle trop prétentieux. Tout est toujours prêt à exploser, les moments chantés sont donc comme une respiration, un instant de grâce qui viennent donner tout son sens, son souffle et son intelligence au film. Peu à peu, alors même qu’il grandit, Nour retrouve une part d’enfance enfouie, une beauté brute qui est contenue en lui. Certes, il vit aussi en parallèle des émotions violentes et un monde qui ne l’attend pas, mais il parvient avec le chant lyrique à développer à l’intérieur de lui-même, un monde qui l’accueille à bras ouverts, qui, comme le dit Sarah, lui apprendra à voir tout autrement. Ce n’est donc qu’un passage dans la vie de Nour, pas encore 16 ans, qui ne sait pas de quoi demain sera fait, mais qui affirme qu’il doit partir. Qu’importe si ce n’est qu’un rêve, il suffit qu’il chante pour convoquer en lui la joie brute d’un instant où sa voix s’élève pour réenchanter sa vie. Plus qu’une histoire d’amour, Nour rencontre une passion et éclot sous nos yeux.

Mes frères et moi : Bande annonce

Mes frères et moi : Fiche technique

Synopsis : Nour a 14 ans. Il vit dans un quartier populaire au bord de la mer. Il s’apprête à passer un été rythmé par les mésaventures de ses grands frères, la maladie de sa mère et des travaux d’intérêt général. Alors qu’il doit repeindre un couloir de son collège, il rencontre Sarah, une chanteuse lyrique qui anime un cours d’été. Une rencontre qui va lui ouvrir de nouveaux horizons…

Réalisateur : Yohan Manca
Scénario : Yohan Manca, Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre
Interprètes : Judith Chelma, Maël Rouin Berrandou, Dali Benssalah, Sofian Khammes, Moncef Farfar
Photographie : Marco Graziaplena
Montage : Clémence Diard
Société de production : A Single Man
Distributeur : Ad Vitam
Durée : 108 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 5 janvier 2022

France – 2021

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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