Une histoire d’amour et de désir : et d’identité

Sorti au cinéma en septembre 2021, Une histoire d’amour et de désir est disponible en DVD depuis le 7 décembre 2021 (Pyramide). Présenté en clôture du Festival de Cannes 2021, le long-métrage de Leyla Bouzid nous conte la rencontre, sur les bancs de La Sorbonne, d’Ahmed, jeune Français d’origine algérienne et Farah, jeune Tunisienne arrivée à Paris. Les deux étudiants suivent un cursus qui leur fait découvrir la littérature arabe romantique et érotique. Une source de trouble pour le jeune homme, tombé secrètement amoureux de Farah, quant à elle en quête de liberté…

Avec son film, la réalisatrice tunisienne Leyla Bouzid ne nous parle pas seulement d’amour et de désir, mais bien d’une émancipation, d’une évolution et surtout d’une quête de sa propre identité. Le film inverse les clichés : ce n’est pas l’homme qui recherche le corps de l’autre, mais bien la femme, en l’occurrence Farah. Ce n’est pas l’immigré.e qui a l’esprit étroit, mais bien le Français, en l’occurrence Ahmed.
Les deux jeunes gens sont amoureux mais se le cachent à cause de cette pudeur qui entoure bien souvent les sentiments amoureux. Tout cela aurait pu s’arrêter là, ce n’est pas le cas. D’autres entraves viennent compliquer cette histoire entre deux jeunes Arabes qui semblent n’avoir pour seul point commun que cette origine. Leyla Bouzid nous donne à voir deux univers : celui, ouvert vers le monde, de la jeune Farah, intellectuelle de Tunis, aspirant à découvrir Paris et sa sexualité en même temps que ses sentiments pour Ahmed. D’un autre côté, lui est paralysé par le carcan des diktats de sa cité. On l’y nomme d’ailleurs « le Parisien » et on le chambre pour oser passer la frontière du quartier et aller faire l’intello à La Sorbonne, avec les « bourges » français, comme s’il reniait son identité. Et ainsi, les commérages font leur office : ils le remettent à sa place. Ahmed, incapable d’aimer Farah dans la chair, autrement qu’en étant amis, se referme sur ses préjugés et son machisme…

C’est d’ailleurs l’aspect le plus intéressant du film. La romance et l’éveil sexuel, mais aussi la poésie sensuelle arabe, ne sont-ils que des prétextes à ce discours réflexif sur qu’est-ce que l’identité arabe ? Farah et Ahmed ne sont pas que des jeunes amants sans histoire. Ils sont des jeunes Arabes dans un pays qui n’est qu’à moitié le leur, parce qu’ils sont immigrés ou enfants d’immigrés et portent le bagage d’une autre culture, qui fonctionne selon des codes parfois opposés. Ils sont ce qu’on leur a appris à être, portant avec eux une place qu’ils cherchent à abandonner – Farah délaissant un Tunis à la situation complexe pour un Paris qui la fait rêver – ou au contraire, dont ils n’ont qu’à moitié conscience – Ahmed, se sentant en décalage à La Sorbonne à cause de ceux qui ne l’estiment pas à sa place, et qui paradoxalement ne réagit pas aux diverses moqueries venues de sa cité même (une partie de sa propre communauté aussi veut le voir échouer).

Ainsi, derrière leurs ressemblances physiques et identitaires, se cachent des différences culturelles notables entre Farah et Ahmed, qui ont grandi dans une capitale pour l’une, dans une cité endogame, et en marge pour l’autre. Qui est arabe alors ? Qui a raison et qui a tort ? Farah est-elle dévergondée ou Ahmed est-il machiste et rétrograde ?
C’est à nouveau l’histoire d’amour qui viendra répondre à ces questions en rapprochant les protagonistes et en les faisant se comprendre. Grâce à une mise en scène tout en mesure et des interprétations d’une grande sincérité, le film touche à son but.

Une histoire d’amour et de désir, ainsi qu’une histoire d’identité, mais aussi de curiosité et de… tolérance. Malgré des longueurs dans ce film contemplatif, laissant beaucoup de place à la réflexion mais aussi à la découverte d’une littérature arabe sensuelle et pleine de poésie, Une histoire d’amour et de désir est un film utile, touchant et présentant un intérêt certain. Leyla Bouzid se penche sur des questions oubliées ou passées sous silence et nous livre une œuvre juste et sincère. 

Bande-annonce : Une histoire d’amour et de désir

Fiche technique :

Titre : Une histoire d’amour et de désir
Réalisation : Leyla Bouzid
Casting : Sami Outalbali, Zbeida Belhajamor, Diong-Kéba Tacu, Aurélia Petit
Scénario : Leyla Bouzid
Pays d’origine : Tunisie
Genre : Drame romantique
Durée : 102 minutes
Date de sortie : 2021

Festival de Cannes 2021, Semaine de la Critique, film de clôture
Festival d’Angoulême 2021, Valois de diamant du meilleur film et Prix d’interprétation masculine
Fespaco 2021, Etalon de bronze

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Fjord : La Grande Fureur des bien-pensants

"Fjord", Palme d'or 2026 de Christian Mungiu, suit une famille roumano-norvégienne accusée par les services sociaux d'un pays scandinave, entre conservatisme religieux et progressisme libéral. Un film ambigu et intelligent, mais un peu trop scolaire et démonstratif, qui questionne nos préjugés.

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.
Sarah Anthony
Sarah Anthonyhttps://www.lemagducine.fr
Ecrivain et artiste, Sarah Anthony est copywriter freelance et a écrit au Mag de 2020 à fin 2023, elle y a notamment été responsable de deux rubriques : Arts & Culture (qu'elle a créée) et Séries. Son premier roman, La Saison sauvage, est disponible aux Editions Unicité depuis le 6 décembre 2022. Au sein de la rubrique Arts & Culture, Sarah a créé en janvier 2021 une chronique illustrée : l'Abécédaire artistique, qui a comptabilisé jusqu'à 20 000 lecteurs certains mois. En octobre 2023, l'Abécédaire artistique a été publié en livre et la chronique a pris fin en décembre de cette même année. Sarah Anthony se consacre désormais à l'écriture de son second roman. Plus d'infos : https://sarahanthonyfineart.com

A Prairie Home Companion (2006), de Robert Altman : adieu d’un maître, élégie du Midwest

Film testamentaire qui ne cède jamais au sentimentalisme, A Prairie Home Companion est un pot-pourri du cinéma de l’auteur de John McCabe : personnages multiples, nostalgie, valeurs du Midwest, amour de la musique. A travers un récit dédié à l’ultime émission d’un show radio, c’est en réalité au cinéma qu’Altman rend hommage avec cette œuvre profondément humaine.

Fureur apache (1972), de Robert Aldrich : le cimetière des mythes

Des personnages nuancés, un Burt Lancaster extraordinaire et des paysages majestueux sont mis au service d’un récit évoquant la lutte à mort que se livrent deux cultures qui jamais ne pourront se comprendre. Le manichéisme n’a pas sa place ici : les adversaires sont renvoyés dos à dos alors qu’en arrière-plan le rêve américain se fracasse dans le sang et les cendres…

La trilogie du « Docteur Mabuse » de Fritz Lang : quarante ans d’une saga criminelle allemande

Réunis dans un magnifique coffret, les trois films que l’immense Fritz Lang a consacrés au génie du crime permettent de réaliser à quel point ils furent le reflet de leurs époques troublées respectives. Car ces œuvres ne sont pas seulement des films noirs paranoïaques qui inspireront une multitude de cinéastes – jusqu’à aujourd’hui. Ils traduisent l’idée que le chaos génère le mal et que, s’il adopte bien des visages, le mal n’en demeure pas moins intemporel.