Lingui, les liens sacrés : un duo mère-fille face à l’avortement

Lingui, les liens sacrés est un film tchadien réalisé par Mahamat-Saleh Haroun. Il y raconte la vie d’une femme célibataire, rejetée par la société, et de sa fille de seize ans, enceinte, obligée de quitter le lycée. Toutes deux vont être confrontées à la question de l’avortement clandestin et renforcer le lien (« lingui » en tchadien) qui les unit. Un film brut, percé d’ellipses, qui fait écho à la sortie récente de L’évènement. A voir en salles à partir du 8 décembre 2021.

Une affaire de femmes

Maria est d’abord mutique, toute de violence rentrée, secrète. Sa mère, déjà isolée, s’en trouve fort contrariée. Elle ne comprend pas la douleur qui traverse sa fille. Un matin, alors qu’elle se rend au lycée, Amira suit Maria. C’est alors qu’elle découvre que sa fille ne s’y rend plus. Elle est enceinte. La situation fait écho à celle qu’elle a vécu et qui l’a plongée dans ce rejet qui ne dit pas son nom. C’est ainsi que Mahamat-Saleh Haroun raconte cette histoire dans la confrontation d’abord puis en plongeant peu à peu dans la naissance d’un duo combatif. Maria compte sur sa mère pour l’aider à avorter. Dans un pays où cela est illégal aussi bien aux yeux de la loi que de la religion, omniprésente, ce choix s’apparente à un parcours de combattante. C’est pourtant un combat qu’Amira mène au péril de son corps surtout, car c’est bien de cela qu’il est question. Qu’elles tentent de séduire un homme pour obtenir l’argent nécessaire à un avortement sécurisé ou décide de parcourir la ville en pleine nuit, Amira comme Maria payent dans leurs corps les choix de la société. 

Liées 

Mahamat-Saleh Haroun fait de leur maison – leur seul espace de liberté réelle – un havre de paix. Du moins, il privilégie cet espace pour les moments de calme de son film (la tension étant toujours palpable à l’extérieur sans pourtant autant céder à l’emballement). En effet, à l’aide d’un chaton et d’un chien qu’on câline, Mahamat-Saleh Haroun montre comment le lien entre mère et fille se construit peu à peu. Dans un style quasi documentaire, en tout cas dépouillé, le réalisateur s’attèle aussi à la tâche de raconter le quotidien des femmes célibataires, mères seules ou veuves. Un quotidien fait de débrouille, on les voit fabriquer des paniers à l’aide de pneus, et les vendre. Ce qui frappe, c’est la jeunesse et l’enfermement physique de ces femmes. Les deux actrices principales, non professionnelles, donnent beaucoup à leurs personnages. L’intensité de leur jeu, qui paraît parfois très artificiel ou récité, nait d’une nécessité vitale qui imprime tout le film, mais surtout de la beauté du lien qui s’écrit à l’écran. Car Lingui, les liens sacrés, se refuse à la noirceur. Sans être naïf, il va du côté d’une sororité salvatrice, avec notamment une scène de fête excision au cours de laquelle la joie n’est pas tournée vers les mêmes raisons. Ce secret très osé partagé par les femmes, qui laissent éclater leur joie, donne une puissance au lien qui unie Amira à sa sœur, et à sa fille par extension.

Dans la nuit

Le film de Mahamat-Saleh Haroun est fort, même si à force d’ellipses et de rage contenue, il peine (parfois) à trouver l’émotion juste. On sent une certaine distance dans le dispositif qui peut s’apparenter à une froideur, à la nécessité absolue de rendre compte des faits. En tout cas, il s’affirme comme un cri, une révolte qui veut s’étendre plus loin que l’histoire de ce duo. La force du propos est d’offrir, et c’est une première dans le cinéma du réalisateur d’Un homme qui crie, la part belle aux femmes. De montrer comment, eu sein d’une société patriarcale qui les relègue au second plan, elles s’unissent pour vivre autrement, contourner les règles. Il y a notamment une scène magnifique où Amira cherche sa fille dans la nuit, et où Maria, pressée d’en finir, s’enfonce dans l’eau glaciale. Elle est recueillie par des hommes qui tout à coup sont contraints de se jeter à l’eau pour la secourir. Elle vivra, c’est décidé.

Bande annonce : Lingui, les liens sacrés

Fiche technique : Lingui, les liens sacrés

Synopsis : Dans les faubourgs de N’djaména au Tchad, Amina vit seule avec Maria, sa fille unique de quinze ans. Son monde déjà fragile s’écroule le jour où elle découvre que sa fille est enceinte. Cette grossesse, l’adolescente n’en veut pas. Dans un pays où l’avortement est non seulement condamné par la religion, mais aussi par la loi, Amina se retrouve face à un combat qui semble perdu d’avance…

Réalisateur : Mahamat-Saleh Haroun
Scénario : Mahamat-Saleh Haroun
Interprètes : Achouackh Abakar, Rihane Khalil Alio, Youssouf Djaoro, Briya Gomdigue
Photographie: Mathieu Giombini
Montage : Marie-Hélène Dozo
Producteurs : Florence Stern, Mélanie Andernach, Diana Elbaum
Sociétés de production : Pili Films, Goï-Goï Productions, Made in Germany Filmproduktion, Belguga Tree
Distributeur : ad Vitam
Durée : 87 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 8 décembre 2021

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3.5

Festival

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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