Les multiples visages de Jeanne d’Arc

Depuis les débuts du cinéma, Jeanne d’Arc (1412-1431) fascine les réalisateurs. De Georges Méliès en 1900 à Bruno Dumont en 2019 (pour ne citer qu’eux), retour sur plus d’un siècle de Jeanne d’Arc à l’écran.

L’histoire de Jeanne d’Arc est comme un conte : elle reste actuelle, malgré les époques. Figure clé du Moyen Âge, elle n’en reste pas moins atemporelle puisque faisant souvent l’objet d’un nouveau film. Un leitmotiv cinématographique en quelque sorte. Si chaque œuvre est différente, tant sur l’approche narrative choisie que sur son pays d’origine, les films semblent cependant toujours mettre en avant Jeanne d’Arc telle cette héroïne incomprise, rebelle mais digne. Avant tout. Une héroïne qui n’a pas peur de défendre sa vision du monde.

Jeanne d’Arc, un personnage fantasmé

Jeanne d’Arc est incontestablement l’une des femmes les plus célèbres du Moyen Âge. Cependant, il n’existe que très peu de descriptions physiques la concernant. Ainsi, elle a pu être incarnée, tour à tour, par Renée Falconetti, Ingrid Bergman, Jean Seberg, Florence Delay ou encore Sandrine Bonnaire, et bien d’autres encore. Et puis, cette période historique, lointaine, semble justifier son caractère variable. Si certains traits de personnalité demeurent d’un film à l’autre, Jeanne d’Arc est avant tout un personnage libre. Un personnage qui se meut véritablement au fil des œuvres dont elle est la principale héroïne. Jeanne d’Arc est plurielle. Elle est française, russe ou américaine. Elle est impertinente (chez Otto Preminger), fougueuse (chez Luc Besson) ou glamour (chez Victor Fleming). Bref, Jeanne d’Arc se transforme constamment. Et chaque Jeanne incarne les fantasmes de son réalisateur, lequel y projette ce qu’il veut.

Une même héroïne, plusieurs regards

Comme le personnage, le point de vue adopté sur l’histoire de Jeanne d’Arc se réinvente souvent. Certes, les éléments historiques principaux sont similaires. Toutefois, l’importance accordée, ou non, à certains évènements dépend du film et du choix de son réalisateur.

D’abord, il y a le film narrativement « classique ». Le film biographique, depuis le départ de Jeanne d’Arc de Domrémy jusqu’à sa mort à Rouen. L’origine de ce choix chronologique remonte notamment à Cecil B. DeMille en 1917, avec sa fresque épique Joan the woman. En 1929, Marco de Gastyne réalise La Merveilleuse vie de Jeanne d’arc, fille de Lorraine. Un condensé de la biographie du personnage historique, ici incarné par Simone Genevois. Une Jeanne d’Arc oubliée mais fascinante. Cette démarche est similaire à celle d’un Victor Fleming (Joan of Arc, 1948, avec Ingrid Bergman) ou celle d’un Luc Besson (Jeanne d’Arc, 1999, avec Milla Jovovich).

Ensuite, d’autres films s’intéressent à une période plus brève. La Passion de Jeanne d’Arc de Carl Theodor Dreyer, classique de 1928 avec Renée Falconetti, ouvre le bal. Le réalisateur s’inspire du texte du procès pour représenter les interrogatoires, la veille de l’exécution de la jeune femme. Certes, cette période s’est en réalité déroulée sur plusieurs mois. Mais, ici, tout se déroule en une seule et même journée, intense et forte en émotions. Dans une même veine, le très intellectuel et moderne Procès de Jeanne d’Arc de Robert Bresson, avec Florence Delay, se concentre également sur le procès. L’idée principale du réalisateur était d’avoir un regard plus « documentaire », respectant avec précision la durée du procès. Enfin, Jeanne captive de Philippe Ramos, sorti en 2011, avec Clémence Poésy dans le rôle-titre, se concentre particulièrement sur l’emprisonnement de la jeune femme en 1430, avant sa mort en 1431.

Jacques Rivette, lui aussi, s’empare du mythe avec Jeanne la Pucelle (1994), Jeanne d’Arc ici incarnée par Sandrine Bonnaire. Le film, d’une durée de cinq heures, est une fresque non pas spectaculaire mais d’une grande précision. Le ressenti de Jeanne d’Arc est mis en avant dans des scènes qui s’étirent dans le temps. Des scènes silencieuses, qui parviennent à nous plonger dans l’esprit de la jeune femme.

Une même histoire, plusieurs ambiances

De par les différences entre les réalisateurs s’étant emparé de la figure de Jeanne d’Arc, les styles des films diffèrent grandement. Ainsi, chez Dreyer, l’atmosphère est presque expressionniste, avec des gros-plans hypnotiques, sans décors précis. C’est l’expression du visage de Renée Falconetti qui nous bouleverse. Et, comme chez Robert Bresson plus tard, le noir et blanc offre une sobriété qui nous permet de nous concentrer sur le personnage. Un personnage pris dans un instant unique de son existence, presque loin du monde.

Chez Victor Fleming, il y a une inspiration plus hollywoodienne. Quant à lui, le Jeanne au bûcher (Giovanna d’Arco al rogo) de Roberto Rossellini, en 1954, semble plutôt s’inscrire dans la continuité plus théâtrale de Méliès. Chez Luc Besson, le film est une grande fresque couteuse et spectaculaire. Enfin, pour Bruno Dumont, avec Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc en 2017, le propos semble plus libre. Ainsi, le réalisateur s’affranchit pratiquement de ses prédécesseurs pour offrir une tonalité assez comique et musicale à l’histoire de Jeanne d’Arc.

Plusieurs visages mais les mêmes larmes, malgré tout

Comme le remarque Frédéric Bas dans un épisode de Blow Up, malgré les différences multiples, une même image revient souvent. L’image de Jeanne, en pleurs. Un visage couvert de larmes qui prend corps avec le film de Dreyer. Mais une expression qui hante aussi bien l’œuvre de Fleming que celle de Rivette. Finalement, les larmes de Jeanne, aussi lointaines soient-elles, incarnent si bien nos larmes. 

Certes, il est difficile de retracer tout le cheminement cinématographique de Jeanne d’Arc tant il est vaste et varié. Cet article n’aborde pas tous les films, mais donne un aperçu de quelques points marquants. Finalement, qu’importe les époques, Jeanne d’Arc restera toujours contemporaine. S’il revient à chacun d’avoir sa Jeanne d’Arc favorite, n’oublions pas la très belle émotion d’Anne Karina, dans Vivre sa vie (1962) de Jean-Luc Godard, face au visage de Renée Falconetti. Une séquence de mise en abyme cinématographique qui prouve que, qu’importe qui nous sommes, et où nous sommes, Jeanne d’Arc sera toujours aussi émouvante. 

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