Stillwater, de Tom McCarthy : An American in Marseille

Metteur en scène, scénariste et comédien particulièrement versatile, Tom McCarthy ne change pas ses bonnes habitudes avec Stillwater. Projet étonnant à mi-chemin entre plusieurs genres, ce film coécrit par un tandem de scénaristes français et porté par l’interprétation épatante de Matt Damon, se plaît à tromper les attentes du spectateur. S’il n’est pas dépourvu de faiblesses, il prouve en tout cas que McCarthy, six ans après l’Oscar remporté avec Spotlight, ne s’est pas reposé sur ses lauriers. Une réinvention permanente en tout point louable. 

Si Stillwater est vaguement basé sur l’histoire réelle d’une étudiante américaine, Amanda Knox, condamnée pour meurtre et emprisonnée en Italie avant d’être acquittée après plusieurs années, le film n’est en aucun cas le récit d’une injustice. Si Allison Baker (Abigail Breslin), une jeune femme américaine, purge une peine de prison de neuf ans à l’étranger, elle n’est guère l’héroïne du film. C’est à son père, interprété par Matt Damon, qu’est consacré le récit dès les premiers plans. Bill est un roughneck de l’Oklahoma, colosse taciturne dont l’existence est rythmée par le travail manuel, les prières et les nuits passées dans le canapé. Autant dire que le personnage est parfaitement ancré dans son biotope naturel, dominé par des valeurs viriles. Première surprise : à peine est-il campé que le scénario le projette dans un environnement dans lequel il ne semble plus du tout à sa place. Bill s’envole en effet pour… Marseille afin de rendre visite à sa fille qui y est emprisonnée pour un crime qu’elle affirme ne pas avoir commis, le meurtre de sa colocataire et petite amie Lina. On comprend immédiatement qu’entre ces deux êtres, les relations ne sont pas évidentes. Bill, au passé hanté par des addictions, n’a jamais été un père idéal. C’est un éternel « foireux » aux yeux de sa fille, qui a perdu toute confiance en lui. Peu à l’aise dans l’art de la communication, bourru et maladroit dans ses relations, Bill n’est plus en mesure de réparer le passé, et semble s’être résigné à simplement l’assumer avec fatalisme.

Stillwater prend initialement la direction d’un thriller, Bill acceptant de transmettre un message d’Allison à son avocate afin d’éventuellement rouvrir son procès. Une nouvelle piste s’ouvre ; un garçon vivant dans les banlieues nord de Marseille est accusé par Allison d’être le vrai meurtrier. Bill n’a dès lors qu’une seule obsession : retrouver le garçon et prendre la justice à son compte. Cette voie se révèle cependant un leurre, car Tom McCarthy nous embarque dans une tout autre histoire. Bill ne parlant pas un mot de français, il cherche l’aide d’une actrice de théâtre, Virginie (Camille Cottin, surtout connue pour avoir joué dans la série Dix pour cent), et sa fille Maya (Lilou Siauvaud), qu’il a rencontrées par hasard et dont il se rapproche de plus en plus. Entouré d’un trio de femmes dans un pays où il est un étranger, Bill va être sérieusement bousculé dans ses convictions et sa manière d’appréhender les choses. En commençant par les sentiments, qui mettront du temps à réellement éclore chez ce solitaire, vis-à-vis d’une femme qui évolue dans un univers diamétralement opposé au sien (il n’a jamais mis les pieds au théâtre), mais aussi son enquête personnelle, qui se termine par un retour à la réalité lorsqu’il est pris à partie dans les « quartiers » de la cité phocéenne. Le motif même de cette enquête apparaît incertain : amour paternel, ou rédemption inespérée vis-à-vis d’une fille qu’il ne comprend plus ?

Il faut souligner la prestation de Matt Damon, impressionnant dans ce rôle d’inculte pétri de certitudes typiquement américaines, mais sincère et touchant. Il maintient toujours la bonne distance avec son personnage, évitant soigneusement la caricature malgré les « marqueurs » d’une certaine typologie (les prières, les armes à feu, l’accent marqué) et dévoilant un homme au bon fond mais marqué par les erreurs du passé. Contre toute attente, sa relation à l’écran avec Camille Cottin et Lilou Siauvaud est totalement crédible, donnant lieu à une situation finalement peu vue au cinéma (un Américain impliqué dans une relation sentimentale à Marseille), traitée avec finesse, humour et originalité, des qualités auxquelles les deux coscénaristes français (Thomas Bidegain et Noé Debré, deux fidèles collaborateurs de Jacques Audiard) ne sont pas étrangers.

Ce film déroutant contient beaucoup de bonnes choses et laisse une impression générale des plus séduisantes, mais il finit par pécher dans son envie de tromper régulièrement les attentes du spectateur. Entre intrigue criminelle, justice personnelle et drame relationnel, Tom McCarthy évite soigneusement de choisir, au point de nuire à l’impact du film dont seule la troisième voie est totalement aboutie. Les efforts de moins en moins maîtrisés de Bill et la question centrale de la culpabilité d’Allison sont rapidement expédiés dans le dernier quart d’heure, alors que s’abîme la belle (quoique improbable) histoire sentimentale de Bill au profit d’une rédemption tronquée. Allison finit par expliquer sa culpabilité par la filiation, dans un épilogue dont le déterminisme nous apparaît quelque peu frustrant, surtout au bout de 2h20 de métrage qui ont alimenté l’imagination. Allison est elle aussi une « foireuse », donc la digne fille de son père… Ce qui est supposé les rapprocher ? Si l’aboutissement de ces multiples pistes nourrit quelques réserves (cela peut-il être dû au scénario à six mains, exercice peu habituel pour le cinéaste américain ?), Stillwater confirme néanmoins l’audace et l’originalité de Tom McCarthy. Après le triomphe de l’enquête journalistique de Spotlight (2015), suivi d’un détour par le cinéma d’animation en 2020 (Timmy Failure: Mistakes Were Made ; McCarthy avait déjà cosigné le scénario de Up en 2009), le metteur en scène s’est attaqué à un genre hybride mais aussi à un cadre étranger. Le résultat est imparfait, mais nous préférons retenir les qualités du film : un scénario déroutant, des choix assumés, des personnages profonds, la belle lumière méridionale de Marseille et des comédiens épatants. 

Synopsis : Bill Baker est un homme taciturne qui a longtemps négligé sa famille. Il décide de faire le voyage de l’Oklahoma jusqu’à Marseille pour aller voir sa fille Allison, dont il n’a jamais été proche, mais qui est incarcérée pour un meurtre qu’elle affirme ne pas avoir commis. Quand Allison lui parle d’un nouvel indice susceptible de l’innocenter, Bill se retrouve confronté à la barrière de la langue et à un système judiciaire qu’il ne comprend pas. Avec l’aide de Virginie, une comédienne rencontrée par hasard, il se met en tête de s’occuper lui-même de l’affaire et de prouver l’innocence de sa fille…

Stillwater : Bande-annonce

Stillwater : Fiche technique

Réalisateur : Tom McCarthy
Scénario : Tom McCarthy, Marcus Hinchey, Thomas Bidegain et Noé Debré
Interprétation : Matt Damon (Bill Baker), Abigail Breslin (Allison Baker), Camille Cottin (Virginie), Lilou Siauvaud (Maya), Anne Le Ny (Leparq)
Photographie : Masanobu Takayanagi
Montage : Tom McArdle
Musique : Mychael Danna
Producteur(s) : Steve Golin, Tom McCarthy, Jonathan King et Liza Chasin
Société(s) de production : Participant, DreamWorks Pictures, Slow Pony, Anonymous Content, 3dot Productions et Supernatural Pictures
Durée : 140 min.
Genre : Drame/Crime
Date de sortie : 22 septembre 2021
États-Unis – 2021

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3.5

Festival

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