Digger : quand Georgis Grigorakis explore les cavités de la société grecque

Digger est un film plus complexe qu’il n’y paraît. Derrière son interprétation personnelle du fils prodigue, le cinéaste Georgis Grigorakis, évoque différentes problématiques sans manichéisme, dont la difficulté à trancher entre les méfaits d’un capitalisme effréné, et l’impossibilité de lui tourner complètement le dos, sous peine de sombrer dans la précarité.

Synopsis de Digger :  Quelque part au nord de la Grèce, à la frontière de la Macédoine.
Nikitas a toujours vécu sur son bout de terrain au cœur de la forêt. En lutte depuis des années contre une compagnie minière qui convoite sa propriété, Nikitas tient bon. Le coup de grâce tombe avec le retour de Johnny, son fils qui, après vingt ans d’absence et de silence, vient lui réclamer sa part d’héritage. Nikitas a désormais deux adversaires, dont un qu’il ne connaît plus mais qui lui est cher.

Toi, tu creuses …

Une des rares vertus de la pandémie, si ce n’est la seule, c’est de permettre d’avoir, du fait de la bousculade au portillon des sorties hebdomadaires, de bons films toutes les semaines, y compris au plus creux du mois de juillet. Digger de Georgis Grigorakis fait partie de ces petites pépites. C’est le premier long métrage du jeune cinéaste grec, un film très prometteur quant à sa capacité à renouveler le cinéma de son pays laissé ces derniers temps aux  mains expertes du très talentueux Yorgos Lanthimos.

Contrairement à ce dernier, qui place ses films dans des mondes absurdement alternatifs, le réalisateur de Digger ancre le sien dans la terre, voire la boue de son pays. Nikitas (Vangelis Mourikis) est la quintessence de l’homme bourru, taiseux et solitaire. Il vit au milieu de la forêt, sa forêt, où on le voit impuissant dans une première scène, alors que la boue charrie tout sur son passage en dévalant des collines déboisées par de grandes multinationales jusqu’à inonder sa ferme. Ainsi, l’architecture du film est posée dès ces premières images. Grogorakis mêle l’histoire personnelle de Nikitas et celle de son village, voire du pays tout entier, en proie au « monstre » qu’on appelle aussi parfois capitalisme. Le parallèle entre les deux dimensions  est fait sans être trop appuyé. Après les années noires post-crise économique de 2008, le peuple grec semble encore traumatisé, angoissé par les attaques de ce fameux monstre. Nikitas, de son côté, voit avec terreur son équilibre se défaire lorsque son fils Johnny (Argyris Pandazaras) surgit de nulle part quand sa femme l’a quitté, après avoir vécu toute sa vie très loin de lui. Johnny ne vient pas en ami, et Nikitas est très perturbé par la situation.

La tonalité du film est assez sombre :  la forêt, la cabane spartiate de Nikitas, le climat automnal puis hivernal, la division des villageois face à l’énorme multinationale minière qui détruit tout sur son passage, tout en fournissant du travail à toutes les générations. Esthétiquement, ça donne un film superbe, alternant d’imposants paysages de la forêt ou de la mine et de son fascinant ballet de camions, avec des plans serrés des protagonistes renfermés sur leurs propres problématiques. La sobriété des animaux de la ferme contrebalance la flamboyance des excavatrices géantes de la mine (les diggers du titre), pour traduire avec beaucoup de justesse la distance entre les deux mondes.

Le retour du fils, prodigue par nécessité (la maison que sa mère défunte lui a laissée est saisie par la banque), amène de jolis moments fugaces à Digger. Après le choc premier d’avoir retrouvé Johnny, l’abrupt Nikitas se laisse aller à savourer la joie de travailler avec son fils, à éprouver une fierté sincère envers ce vague champion de course de moto, à s’épancher auprès de lui sur ses chagrins. Mécanicien de formation, Johnny lui offre en retour une sorte de tendresse qui ne dit pas son nom en s’appliquant à réparer sa tronçonneuse, avec le même soin qu’il apporte pour bichonner sa moto. L’ébauche d’une relation père-fils, même pas complètement apaisée, est conduite subtilement par le cinéaste.

Le réalisateur de Digger s’apparente lui-même à tous ces nouveaux westerns qu’on a vu naître en Amérique ces dernières décennies, depuis les films de Jeff Nichols jusqu’au Winter’s Bone de Debra Granik, voire à l’inclassable Jauja de Lisandro Alonso. De fait, l’entêtement de Nikitas à rester loin de la « civilisation » et à défendre seul contre tous une nature encore sauvage peut effectivement l’apparenter à ces héros de western, ainsi que sa soif de sens, ou son inclination pour l’action (il a une arme et n’a pas peur de s’en servir). Mais Nikitas n’est à la conquête d’aucun Ouest ; au contraire, il est arc-bouté dans la défense de ce qui lui tient à cœur, d’abord ses terres, puis maintenant et petit à petit, son fils. Tout ceci, toujours dans la grande retenue qui le caractérise.

Digger est une très bonne surprise de l’été. Beau, lumineux, grave sans oublier d’être drôle par touches, Digger est un film de non-dits qu’on a plaisir à décoder puis à recevoir comme de légers uppercuts. On espère que ce premier long-métrage sera suivi par d’autres, tout comme on attend avec impatience  des nouvelles de cet autre cinéaste grec, Panos H. Koutras, dont on a apprécié Strella ou encore Xénia. Des cinéastes qui peuvent, eux aussi,  être des piliers du renouveau du cinéma grec que Yorgos Lanthimos a déjà amené à un très bon niveau.

Digger– Bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=teOSEAqq8RM

 

Digger – Fiche technique

Titre original : Digger
Réalisateur : Georgis Grigorakis
Scénario : Georgis Grigorakis, Maria Votti, Vangelis Mourikis
Interprétation : Vangelis Mourikis (Nikitas), Argyris Pandazaras (Johnny), Sofia Kokkali (Mary)
Photographie : Giorgos Karvelas
Montage : Thodoris Armaos
Musique : Michalis Moschoutis
Producteurs: Maria Hatzakou, Coproducteurs : Fenia Cossovitsa, Gabrielle Dumon, Ernst Fassbender, Nikos Katsaounis
Maisons de Production : Haos Films, Faliro House Productions, Match Factory Productions, Coproduction : Le Bureau
Distribution (France) : JHR Films
Récompenses :  10  prix de l’académie du cinéma hellénique en 2021 et nombreuses nominations
Durée : 101 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  21 juillet 2021
Grèce France Allemagne – 2020

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4.5

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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