Eyes Wide Shut : la fête comme purgatoire

Dans Eyes Wide Shut, la fête est un venin difficile à extraire. Une idée qui vampirise l’esprit quitte à faire basculer hors de la réalité. Un monde où l’onirisme et la frayeur ne font qu’un. 

La fête au cinéma peut sentir l’énergie adolescente (la trilogie de l’Apocalypse adolescente de Gregg Araki), le désir qui s’annonce (La Vie d’Adèle ou Mektoub My love), peut devenir vengeresse (Carrie au bal du diable), amener l’horreur (Climax), suinter la mélancolie (Oslo 31 août ou Eva en août), dégager une force communautaire (Les Ogres), faire battre le coeur de la vie (Matrix Reloaded), être solennelle et majestueuse (Le Parrain) ou même devenir limite cathartique (Huit et demi ou La Dolce Vita). Elle n’a pas qu’une seule façon de se mouvoir mais prend la forme de ses personnages. En famille ou avec des amis, avec des inconnus ou seul, avec l’être aimé ou un amant d’un soir, la fête au cinéma n’est pas seulement un indicateur de festivité, de chaleur humaine ou ne s’apparente pas seulement à un climax pour qu’un film puisse sortir de ses gonds. 

Elle est une échappatoire, un moment suspendu ou prolongé d’une émotion qui s’accroit. D’une tension qui s’achemine. Qu’on utilise une musique à haute intensité comme chez Xavier Dolan ou que l’espace soit d’une dorure outrancière comme chez Baz Luhrmann, elle est protéiforme et devient parfois un point de bascule où le scénario ne pourra pas revenir en arrière. Qu’elle se finisse en larmes ou en sang, par des éclats de rire ou des cris de disputes, c’est l’une des séquences les plus humaines que le cinéma peut capter par le biais de son cadre, qui en dit parfois autant sur son environnement que sur celui qui la regarde. 

Un film comme Eyes Wide Shut, par exemple, est un film où la fête ne s’interrompt presque jamais : même si elle s’avère terminée, elle trotte incessamment dans la tête de son personnage principal, et dans celle du spectateur, errant dans les rues new-yorkaises après que sa femme lui a avoué avoir déjà pensé à un autre homme. Dans le film de Kubrick, les banquets lumineux où la haute société danse pour mieux s’agripper, les douces mélodies de bar à jazz, les orgies sectaires et les petites incartades avec des filles d’un soir ou les frivolités perverses dans de vulgaires marchandages incestueux font le sel et l’horreur d’une œuvre étant le portrait mental d’un homme qui avait tout et qui ne semble plus maître des autres ni de ce qu’il a construit : est-il maître de ses fantasmes et de son inconscient ? 

Accentué par une mise en scène opulente et majestueuse, Eyes Wide Shut prends le pouls de cette bourgeoisie déambulant dans de vastes appartements où la culture, les connaissances et la réussite comblent les murs. Mais derrière cette façade, l’une des premières fêtes du film, un banquet de Noël luxuriant, va commencer à faire se fissurer un couple qui semblait sans failles. Dans un décor élégiaque, où l’on se croirait dans une fête à la Gatsby le magnifique, lui drague deux jeunes femmes aux intentions bien affichées, et elle se fait vamper par un homme dont l’élégance est proportionnelle à la crudité de ses envies. Entre une scène de danse lascive sous alcool, et une réanimation d’une jeune femme sous drogue (ou sous emprise), c’est le dessin d’une bourgeoisie qui souhaite sortir de son cadre, ou du cadre qu’on veut bien lui donner, celle qui a ce qu’elle veut, qui utilise sa domination sociale voire patriarcale mais qui s’ennuie de façon éhontée, se croyant immortelle, et qui d’un claquement de doigts peut changer de visages tout en ayant peur de l’inconnu. Inconnu qui pourrait les faire basculer de rang. 

Eyes Wide Shut, c’est l’esprit de la nuit, ou la nuit de l’esprit, qui telle une araignée tisse sa toile dans l’imaginaire d’un couple beau, riche et aux allures parfaites. Mais lui semble si sûr de lui et sûr de la conception qu’il a de la vie et de la femme. Car la fête, au-delà de son aspect narratif, est un fil rouge, qui pose une question au personnage de William : ai je compris la femme de ma vie ? Moi, médecin, qui ausculte et qui soigne, qui pense peut-être détenir un pouvoir divin entre mes mains, ai-je saisi les velléités de la personne avec qui je fais ma vie ?  

C’est alors que le film, aux multiples mystères et aux nombreuses pistes de lectures, toutes aussi valables les unes que les autres, puise sa force dans sa critique d’une bourgeoise et d’une certaine forme de morale. Moins politique, moins frondeur et moins violent qu’une œuvre telle que Salo et les 120 journées de Sodome, Eyes Wide Shut se questionne lui aussi sur l’idée de désir ou de non-désir, s’aventure dans les fantasmes inavoués ou imaginés par ses personnages, pour perforer cette dualité entre l’inconnu et l’identité. Par quoi sont-ils identifiables? Franchissent-ils la ligne rouge? Sont-ils dans la norme que leur rang social leur confère ou sont-ils eux aussi des marginaux aux déviances bien ancrées dans une certaine forme de réalité? 

La fête dans Eyes Wide Shut n’est jamais folklorique ou festive dans sa connotation rassembleuse : elle dévie les gens de la trajectoire que la société leur donne, les pousse à changer de certitudes et se veut dangereuse. Elle est ténébreuse, vicieuse, presque mortifère, jonchée par le poids d’une morale religieuse patriarcale (la violence faite aux femmes qui inonde le film). Kubrick aime utiliser l’épouvante, une épouvante presque lynchienne, pour amener le film dans ses retranchements. La scène centrale, dans un vaste château, aux orgies et rites sectaires qui se fondent dans un décor victorien, avec ce fameux plan séquence où le sexe devient une représentation libertine, froide, silencieuse et théâtrale, est l’épicentre du film.

La fête est masquée, sexualisée, organique, sans émotion, lieu où les corps s’expriment mais où l’identité se dissimule derrière l’apparat. Kubrick ne pointe à aucun moment du doigt le monde de la nuit ou des fêtes : il s’interroge sur les vestiges d’une caste moribonde qui se calfeutre dans les transgressions mais pour échapper à quoi ? Un corps social qui se terre derrière des valeurs familiales nobles, épousant ces dernières plus par mimétisme sociétal que par pur cadre de vie fondé. Que cela soit dans ce monde bourgeois ou dans le couple lui-même, le remède ne tient qu’en un seul mot, comme l’indique le personnage d’Alice dans le dernier dialogue du film : baiser. Ici commence peut-être la fête. 

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