Schizophrenia (1983), de Gerald Kargl : dans le cerveau d’un psychopathe

Littéralement sorti de nulle part, échec commercial à sa sortie, Schizophrenia (Angst) a gagné sa reconnaissance sur le tard et est aujourd’hui un cas emblématique de film « culte ». Basé sur un personnage et des faits réels, l’œuvre est une plongée dans l’esprit dérangé d’un psychopathe perpétrant un triple homicide sans aucun motif. Le jeu incroyablement habité d’Erwin Leder dans le rôle du tueur, les choix de mise en scène, les techniques originales de photographie et une économie de moyens assumée confèrent à cet OVNI un réalisme cru et terrifiant, auquel s’ajoute la bande-son glaçante composée par Klaus Schulze (ex-Tangerine Dream). S’il n’est pas dépourvu de défauts, Schizophrenia constitue une expérience cinématographique presque unique en son genre. Même près de quatre décennies après sa sortie, elle ne peut laisser personne indifférent… 

Itinéraire d’une œuvre culte

Il est peu de dire que personne ne vit venir Gerald Kargl. Lorsque sort Angst en 1983, le cinéaste a certes roulé sa bosse dans le milieu du cinéma autrichien via quelques courts-métrages, l’organisation d’un festival et la création d’un magazine spécialisé, mais il n’a pas encore franchi le pas du long-métrage. Surtout, le cinéma de genre est à peu près inexistant à l’époque en Autriche, un pays qui, de manière générale, ne produit que très peu de films (les choses n’ont pas vraiment changé depuis lors). La genèse d’Angst ressemble à celle de tous les films devenus « culte », un projet radical et atypique, porté à bout de bras par un homme, à la reconnaissance tardive initiée par une poignée d’amateurs de curiosités. Gerald Kargl finança en effet le film entièrement lui-même, s’endettant ainsi pour de longues années (le budget correspondant à près d’un demi-million d’euros actuels a beau être modeste, c’est une autre affaire lorsqu’il provient de la poche du seul réalisateur !). A sa sortie, le film est interdit dans presque toute l’Europe pour sa violence extrême. Aux États-Unis, il hérite même d’un label triple X qui le range dans la même catégorie que les films pornographiques, et le rend donc inexploitable en salles pour le grand public. Par conséquent, ce sera un échec commercial total. Ruiné, Kargl ne tournera plus aucun long-métrage, se contentant par la suite de publicités, documentaires et autres films éducatifs afin d’éponger ses dettes.

Angst est une œuvre au scénario pour le moins succinct et aux dialogues rares. L’intrigue est simple : du début à la fin, le spectateur suit un psychopathe anonyme qui, dès sa sortie de prison, se met en quête de ses prochaines victimes, et finit par les trouver au hasard de ses déambulations dans les rues d’un patelin de province. Le film s’inspire d’un fait divers qui a défrayé la chronique autrichienne : celle de Werner Kniesek, un meurtrier qui a torturé et assassiné une famille de trois personnes (ainsi que leur chat, remplacé dans le film par un chien… qui survit) sans aucun motif, quelques années avant la sortie du film, en janvier 1980. Kniesek ayant commis cet acte alors qu’il était en libération conditionnelle, après n’avoir écopé que de huit années de réclusion pour l’assassinat d’une femme en 1973 – meurtre sur lequel s’ouvre le film de Kargl –, l’affaire suscita une vive émotion dans le pays et alimenta le débat concernant des modifications à apporter au code pénal autrichien.

Objet filmique non identifié

Si le tueur en série est une figure de fascination-répulsion bien connue et si de nombreux films lui sont consacrés, Angst se distingue pourtant de la grande majorité des productions concernées. L’œuvre est une sorte de Henry, portrait d’un serial killer (John McNaughton/1986) en version plus obscure, plus crue et (encore) plus dérangeante. Son impact saisissant s’explique avant tout par une approche simple : enfermer le spectateur dans le cerveau malade du psychopathe du début à la fin, et vivre l’action à travers lui, sans aucune prise de distance.

Le film a été coécrit par le chef opérateur et monteur polonais Zbigniew Rybczyński, dont c’est le premier film hors de son pays natal. Formé à la célèbre école de Łódź qui vit passer la crème des cinéastes et techniciens polonais (Wajda, Polanski, Kieślowski, Skolimowski, etc.), il se spécialisa après ce film dans des techniques expérimentales, qu’il exploita notamment dans de nombreux clips vidéo pour les Simple Minds, Lou Reed, les Pet Shop Boys, Rush et bien d’autres. Son rôle dans la forme très originale de ce film a été déterminant. C’est en effet à Rybczyński que l’on doit ces nombreux plans avec des angles étonnants : contre-plongées vertigineuses, impressionnants gros plans sur le visage du tueur, travellings à la steadicam qui encerclent ses déplacements, contrebalancés par quelques mouvements à la grue. Les plans originaux, très réalistes, du tueur – filmé en très gros plan – en mouvement ont été rendus possibles par un ingénieux système de miroirs ainsi qu’un arceau fixé sur l’acteur, maintenant constamment la focalisation sur lui alors que l’environnement en arrière-plan est flou, comme si le psychopathe se filmait lui-même.

Cette impression d’intimité est renforcée par le fait que le film, pratiquement dépourvu de dialogues, est dominé par le monologue intérieur du tueur, qui narre d’une voix neutre, presque mécanique, les traumatismes de son enfance et ses pulsions et fantasmes sadiques, l’absence d’émotions contrastant parfois outrageusement avec la brutalité de ses actes montrés à l’écran. Une seule exception à ce procédé : le prologue sous forme de faux documentaire en voix off retraçant l’enfance et le parcours criminel du protagoniste (mauvais traitements infligés par son beau-père, naissance de pulsions sadiques, torture d’animaux, relations toxiques et déviantes, multiples crimes et peines de prison). On retrouve également la voix off dans une brève conclusion. Ce prologue ne correspond pas à la vision de Gerald Kargl puisqu’il fut imposé par le distributeur du film, dans le but d’en rallonger la durée qui n’atteignait que 75 min dans sa version initiale. Même si elle ne nuit pas réellement au propos, on peut regretter la greffe de ce prologue, car sans elle l’expérience immersive aurait vraiment été totale.

Le visage de la folie

Le réalisme de l’expérience proposée par Kargl et Rybczyński est renforcé par deux éléments. Le premier est l’interprétation d’Erwin Leder dans le rôle du meurtrier anonyme, présent dans presque tous les plans du film. L’acteur autrichien, célèbre pour avoir joué le rôle du chef machiniste Johann dans l’extraordinaire Das Boot (Wolfgang Petersen/1981), livre ici une prestation qui hantera bien des cauchemars de spectateurs. Le casting est parfait, car on peut dire que Leder possède le « physique de l’emploi » : visage anguleux et disgracieux, yeux globuleux, regard fuyant, corps filiforme. Le comédien fait usage de ces « atouts » naturels à travers une composition particulièrement habitée qui traduit parfaitement l’excitation sadique, la frénésie et l’ivresse abjecte du tueur, guidé par un besoin irrépressible qu’on peut presque qualifier d’ « organique » (on pense notamment à ces gestes et déplacements bizarres, comme s’il était possédé).

L’autre élément consiste en l’absence totale d’artifice (à l’exception de la musique – lire plus bas). L’angoisse suscitée est d’autant plus terrible qu’on a l’impression d’observer des faits réels. La pauvreté des moyens de production (éclairage naturel, décors banals, absence totale d’effets spéciaux, montage sans fioritures) est ainsi exploitée afin de simuler un aspect documentaire qui renforce l’intention de Kargl et Rybczyński. Tout est fait pour que les situations n’aient pas l’air écrites mais au contraire captées sur le vif. Ainsi, fidèle à la réalité dont s’inspire l’œuvre, les « plans » que le tueur ne cesse d’évoquer dans ses monologues intérieurs n’existent que dans son imagination. La réalité est qu’il est mû par des pulsions, non par la raison. Ses décisions et agissements sont déterminés par le hasard. A sa sortie de prison, il se met immédiatement en quête de nouvelles victimes. N’importe qui. Après avoir envisagé de s’attaquer à des clients d’un restoroute, c’est en échouant dans sa tentative d’assassinat d’une conductrice de taxi qu’il se retrouve par hasard dans un quartier résidentiel, où il tombe sur une résidence qui lui semble parfaite pour accomplir son forfait. Il n’a rien prévu, il n’est pas armé. Il improvisera tout au moment même. La demeure isolée et vide, dans laquelle il découvre un homme handicapé, puis sa jeune sœur et sa mère, lui offrent un cadre idéal par pure coïncidence. Nous ne sommes donc pas en présence d’un de ces criminels brillants qui effraient par leur génie du mal, à l’instar du docteur Hannibal Lecter. Le psychopathe de Angst se trouve à l’autre extrémité du spectre de la peur. Le caractère déviant d’un homme gouverné par ses pulsions morbides, associé à une mise en scène et des situations banales qui basculent dans l’horreur crue, sale et réellement dégoûtante, expliquent certainement le bannissement du film à sa sortie. En termes de pure violence graphique, en effet, seul le meurtre de la jeune fille est choquant. Si elle exige d’avoir le cœur bien accroché, beaucoup de fictions actuelles font évidemment bien pire. C’est la forme globale du film, autopsie de l’horreur sans fard ni prise de distance, qui le rend si dérangeant, aujourd’hui encore. Elle permet de compenser son budget misérable et la naïveté de certains éléments – en particulier le comportement et la réaction des victimes.

Last but not least, il est indispensable de mentionner la bande originale, peut-être plus connue que le film lui-même. Électronique et percussive, elle est signée Klaus Schulze, ancien membre du groupe Tangerine Dream. Elle est pour ainsi dire le seul artifice du film mais, paradoxalement, son côté bizarroïde et répétitif en renforce encore le malaise. Original et extrêmement perturbant, Angst demeure une œuvre inclassable, une plongée crue et insolite dans un esprit profondément dérangé. A condition d’être prêt à s’abandonner à l’expérience, voici un cauchemar qu’on n’oublie pas de sitôt.

Synopsis : Tout juste sorti de prison après avoir purgé une peine pour meurtre, un psychopathe se lance à la recherche de sa nouvelle proie. Il trouve par hasard une maison où vivent une vieille dame et ses deux enfants…

Schizophrenia : Bande-annonce

Schizophrenia: Fiche technique

Titre original : Angst
Réalisateur : Gerald Kargl
Scénario : Gerald Kargl et Zbigniew Rybczyński
Interprétation : Erwin Leder (le tueur), Edith Rosset (la mère), Silvia Ryder (la fille), Rudolf Götz (le fils)
Photographie : Zbigniew Rybczyński
Montage : Zbigniew Rybczyński
Musique : Klaus Schulze
Producteurs : Gerald Kargl et Josef Reitinger-Laska
Durée : 83 min.
Genre : Horreur
Autriche – 1983

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.