Brazil, de Terry Gilliam (1985) : le rêveur clairvoyant

Dans le cadre de notre cycle consacré aux rêves, impossible de faire l’impasse sur ce grand classique de 1985 signé Terry Gilliam. Dans un monde orwellien qui suffoque sous le poids de sa propre absurdité bureaucratique, la figure du héros rêveur y incarne plus qu’une bouffée d’air frais : un espoir. Quand rêve et réalité se confondent de plus en plus dans un joyeux désordre à l’imagination débordante, les fantasmes les plus fous se matérialisent et effacent les repères. A moins que tout ceci n’était justement… qu’un rêve ? 

Quoi de plus logique si les premiers plans du film plongent le spectateur dans les nuages ? Les marqueurs spatio-temporels n’ont pas d’importante (un intertitre indique « Quelque part dans le 20e siècle » – les mots ont leur importance –, comme pour affirmer que le flou artistique a ici valeur de loi), une précision supplémentaire (« 20h49 ») donnant un avant-goût des bizarreries à venir… L’entrée en matière est révélatrice, puisque le récit de Brazil tourne autour d’un homme qui a, littéralement, la tête dans les nuages. Cet homme, c’est Sam Lowry (Jonathan Pryce), un bureaucrate distrait dont l’existence monotone contraste avec ses rêveries aussi farfelues que récurrentes, dans lesquelles il s’imagine en héros ailé sauvant une jolie blonde des griffes d’un immense samouraï mécanique et de ses sbires.

Les scénarios oniriques de Lowry ne sont pas foncièrement plus absurdes que le cadre réel de sa vie. Le monde dystopique tel que montré dans Brazil est en effet une rencontre entre Kafka et Orwell. Une société totalitaire (les références au Troisième Reich sont évidentes) et technocratique, noyée dans une bureaucratie tentaculaire jusqu’au loufoque, où tout le monde est constamment surveillé et le cloisonnement entre catégories professionnelles strict. Le cadavre d’une mouche écrasée tombe par hasard dans l’imprimante d’un fonctionnaire agité, et c’est la catastrophe : le nom d’un plombier-terroriste, Tuttle (Robert De Niro), est confondu avec celui d’un parfait innocent, Buttle, brutalement arrêté chez lui et « liquidé » sans autre forme de procès. C’est en se chargeant de réparer cette vulgaire « erreur administrative » (le récit d’une quête rendue impossible par l’aberration procédurière n’est pas sans rappeler Le procès de Kafka) que Lowry, par un concours de circonstances invraisemblable, rencontre en chair et en os la femme dont il a si souvent rêvé.

Il est tout à fait significatif que Lowry apparaisse dans le film après dix minutes où le spectateur a été assailli par le chaos du monde, dans un rêve doux et épuré. C’est que Lowry n’est vraiment pas adapté à la réalité. Lui qui se moque des promotions ou des intercessions sentimentales manigancées par sa mère, une vieille bourgeoisie obsédée par son rajeunissement (Ida/Katherine Helmond) et flanquée de son médecin/gourou, le docteur Jaffe (délirant Jim Broadbent). Lowry, le distrait, le rêveur, n’a ironiquement pas perdu son bon sens face à son patron, un bureaucrate rigide et infantilisé (Kurtzmann/Ian Holm), tétanisé à l’idée de régler la moindre situation, aussi simple soit-elle, déviant un tant soit peu des procédures établies.

Le propos de Brazil est parfaitement clair : dans un univers bureaucratique qui annihile la réflexion (critique ou non), l’avenir appartient à ceux et celles qui sont encore capables de rêver, d’imaginer. De fait, le fonctionnaire Lowry se découvre bientôt nettement plus d’affinités avec le terroriste Tuttle, lui aussi peu porté sur la paperasse et les procédures contraignantes, qu’avec ses collègues tatillons et ridicules. Sans parler de sa rencontre avec Jill (Kim Greist), qui le propulse brusquement hors du carcan de sa vie insipide en le muant en un improbable homme d’action ! En outre, la suite de l’histoire va lui donner raison, non seulement par rapport à la confusion qui a coûté la vie à l’innocent Buttle, mais aussi et surtout concernant Jill, qui prouve la réalité de ses fantasmes. Ce dernier moment de basculement provoque une confusion permanente entre rêve et réalité : alors que Sam plonge dans ses fantasmes même en étant éveillé, de plus en plus d’éléments du rêve s’immiscent dans la réalité – son tortionnaire porte ainsi le même masque de poupée que celui des goules au service de l’horrible samouraï.

Contrastant avec ce monde onirique qui démontre progressivement son « réalisme », Terry Gilliam ridiculise gaiement le monde « réel », à l’aide d’un généreux humour absurde présent dans mille et un détails (il faut être attentif pour tout saisir !) – et qui fait évidemment penser aux Monty Python. Il n’est pas un lieu, pas une situation, pas un personnage qui ne soit complètement absurde, et il faut louer la prodigieuse créativité visuelle de Gilliam, qui a réussi à faire de Brazil un film à l’imagination débridée, qui part dans tous les sens mais – c’est notre avis – qui conserve paradoxalement une cohérence dans la folie. Dans tous les cas, que ce soit via la prééminence d’un personnage rêveur au sein d’un monde écrasé par la technologie et la tyrannie bureaucratique, ou le foisonnement d’éléments visuels et narratifs irréalistes, ce que le cinéaste célèbre dans ce film est la magie du rêve et sa puissance libératrice dans un monde matérialiste et étouffant.

La conclusion de Brazil est intéressante et, si l’idée qu’elle sous-tend a été exploitée maintes fois depuis lors, elle était très originale en 1985. Elle suggère plusieurs possibilités sans offrir au spectateur une réponse précise. Ainsi, Sam Lowry aurait rêvé la conclusion heureuse de l’histoire (qui semblait en effet trop belle) ? Mais a-t-il rêvé tout ce qui lui est arrivé ou seulement ce qui a suivi sa séance de torture ? A-t-il seulement été torturé, ou a-t-il subi un traitement pour soigner une démence qui, forcément, disqualifierait le réalisme de tout ce qui a précédé ? Qu’importe. Il reste la puissance de l’imagination, l’ivresse de liberté qu’elle suscite, le champ des possibles qu’elle ouvre. Même si cela n’aura, peut-être, duré que le temps d’un songe haut en couleur.

Synopsis : Sam Lowry est un bureaucrate dans un monde rétro-futuriste totalitaire. Il se contente de son travail et de sa petite vie tranquille tout en s’échappant en rêve dans un monde de héros romantiques. Son existence simple mais solitaire est compliquée par l’arrestation brutale d’un certain Archibald Buttle, en raison d’une erreur administrative. Lowry tente de réparer cette injustice et doit lutter contre un système extrêmement contrôlé qui le considère de plus en plus comme un dissident.

Brazil : Bande-annonce

Brazil : Fiche technique

Réalisateur : Terry Gilliam
Scénario : Terry Gilliam, Tom Stoppard et Charles McKeown
Interprétation : Jonathan Pryce (Sam Lowry), Kim Greist (Jill Layton), Robert De Niro (Archibald Tuttle), Katherine Helmond (Ida Lowry), Ian Holm (M. Kurtzmann), Bob Hoskins (Spoor), Michael Palin (Jack Lint), Jim Broadbent (Dr. Louis Jaffe)
Photographie : Roger Pratt
Montage : Julian Doyle
Musique : Michael Kamen
Producteur : Arnon Milchan
Sociétés de production : Embassy International Pictures et Brazil Productions
Durée : 143 min.
Genre : Science-fiction
Date de sortie : 20 février 1985
Royaume-Uni/États-Unis – 1985

Festival

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