« Tokyo Ghost » : paradis artificiel ou enfer virtuel ?

Tokyo Ghost nous emmène dans un futur proche où la technologie a eu pour corollaire la déshumanisation des hommes. Rick Remender (scénario) et Murphy Sean (dessin) amplifient les travers de nos sociétés 2.0 jusqu’à atteindre des hauteurs dystopiques vertigineuses.

Dans un esprit semblable à celui de la série Black Mirror, Tokyo Ghost prend pour cadre une société rendue au dernier degré de l’asservissement technologique. Le Los Angeles de 2089 portraituré par Rick Remender et Murphy Sean est à la solde de Flak Corp, un conglomérat du divertissement qui a contribué à transformer l’espèce humaine en une sorte de réceptacle de chair et de sang, expurgé de toute conscience ou volonté. Une « incroyable apathie collective » semble désormais présider à la destinée du monde. Dans une métropole clairement inspirée de Blade Runner (rétro-futuriste, nocturne, verticale, sordide, illuminée de néons), des individus privés de libre arbitre et nano-dopés se soumettent doctement à des flux continus d’images, exactement comme le font les humains vissés à leur siège autonome dans le film d’animation Wall-E. Led Dent, le héros de l’histoire, est lui-même un technotox éprouvé, comme l’étaient avant lui ses parents et ceux de sa petite amie Debbie, seule « observatrice zéro tech » de la première partie de l’album. Satirisant la société contemporaine, Rick Remender et Murphy Sean ont imaginé un super-flic violent sur une Batpod qui ne dit pas son nom, à mi-chemin de Judge Dredd et de RoboCop, c’est-à-dire expéditif et augmenté, absorbé par des stimuli virtuels pendant qu’il nettoie les rues des criminels. L’impensé social et politique du maintien de l’ordre a rarement été aussi explicite : non seulement les policiers agissent sans discernement, car accaparés par les nouvelles technologies, mais ils ont en outre la liberté d’infliger n’importe quelle punition aux contrevenants, de manière arbitraire et souvent définitive.

Led Dent, anciennement Teddy, est présenté comme une victime collatérale de la technologie. C’est parce qu’il vivait à sa marge qu’il a été pris à partie par des voyous, filmé, puis ridiculisé. Et c’est en réaction à cette blessure d’orgueil qu’il a décidé de souscrire à un programme policier faisant de lui, par les moyens du nano-dopage, un justicier craint de tous. Ce qu’il a gagné en charisme et en puissance, Led Dent l’a toutefois perdu en humanité. Sa relation avec Debbie, exposée en flashbacks, déterminante d’un bout à l’autre de l’album, a été grandement altérée par sa dépendance aux stimuli virtuels. Ironiquement, c’est Debbie qui se verra pourtant qualifiée de « codépendante » par le terroriste Davey Trauma, en raison de ses sentiments amoureux pour Teddy. Dans Tokyo Ghost, l’affection est une anomalie, mais la transposition des humains dans une réalité virtuelle, au sens propre comme au figuré, est vue comme une solution commode aux problèmes du monde. « Les gens, ils veulent se sentir bien. Ils veulent du divertissement, manger de la merde salée et chier deux fois la semaine. Et si tu leur donnes ça, ils resteront tranquilles. » Cette sentence d’un cynisme affirmé paraît presque anodine dès lors que Davey Trauma, capable de « contrôler n’importe qui utilisant un nanopac intégré », entreprend d’uploader l’humanité tout entière. Mais cet ingénieur du chaos n’est pas le seul « grand méchant » de l’album. Flak règne en maître sur Los Angeles, s’enrichit sur le dos du peuple, planifie l’expropriation des richesses des « jardins verts » de Tokyo et postule fièrement que « la consommation donne un sens à la vie humaine ». Murphy Sean le caractérise sans ambages : le pénis pendouillant, il demande à ses domestiques de boire l’eau de son bain, invite les journalistes à lui faire des gâteries et, sentant le vent tourner, s’apprête ensuite à quitter Los Angeles pour Tokyo, anéantie puis reconstruite et rebaptisée « Flak City », en compagnie du clan ultra-sélectif des 0,01%.

Dans un album pop, graphiquement superbe (structure des planches, noirs profonds, précision du trait…) et très référencé (même le bras de Davey Trauma est un mélange de manette NES, de joystick Atari 2600 et de Power Glove), Rick Remender et Murphy Sean présentent une humanité qui a bu le calice jusqu’à la lie. « La réalité est devenue ce qu’il y a toujours eu en nous. Une soif de violence et de compétition qui glorifie le meurtre et la guerre. » Ou : « Nous polluons ce dont nous avons le plus besoin. Nous pervertissons le parfait équilibre dans lequel nous étions censés vivre. » Dans Tokyo Ghost, le nanomorphisme reformate votre apparence, le climatoscepticisme et le mépris des pauvres irriguent les journaux télévisés, les robots font tourner l’économie et un Japon féodal revisité fait figure de havre de paix. Tokyo s’apparente en effet à un miroir inversé : là où Los Angeles est urbanisée, intoxiquée par la technologie, privée de ressources et déshumanisée, la ville nippone apparaît verdoyante, respectueuse de ses écosystèmes, pourvue en eau ainsi qu’en nourriture et coutumière du respect d’autrui et de la solidarité. Enfin, à plusieurs reprises, de manière discrète, Tokyo Ghost marche dans les pas du Memento de Christopher Nolan, en ce sens qu’il interroge les liens entre la mémoire, l’état émotionnel, le comportement et l’identité. C’est Led Dent évanoui dans un enfer virtuel, reprenant pied, puis renouant avec ses nano-drogues par culpabilité. C’est Davey Trauma le manipulant en l’assaillant de souvenirs factices. Ce sont aussi des blessures anciennes (familles dysfonctionnelles, violences policières) faisant sombrer les hommes en les poussant à la nano-toxicomanie ou au bafouement de l’éthique du samouraï. De quoi renforcer la densité d’une contre-utopie à bien des égards glaçante.

Tokyo Ghost, Murphy Sean (dessin) et Rick Remender (scénario)
Urban Comics, octobre 2020, 280 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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