Le dédoublement de l’actrice dans Persona et Sils Maria

Persona d’Ingmar Bergman et Sils Maria, d’Olivier Assayas, sont deux films qui ont en commun la dramatisation de la performance d’une actrice, devant et en dehors de la caméra. Deux films très différents mais qui s’amusent à exposer les rouages de l’univers cinématographique et ses jeux d’actrices oscillant entre réalité et fiction. Dans son pouvoir inépuisable de métafiction, les films aiment parler de films, et ces deux actrices, Liv Ullman et Juliette Binoche, jouent et dévoilent ce qu’une actrice doit surmonter face à un rôle : son double.

En termes psychanalytiques, “persona” désigne la part de nous-même que l’on expose publiquement. Il s’agit donc plus d’un miroir que l’on renvoie de nous-même ou d’un masque que l’on porte pour être perçu par les autres. Dans le théâtre grec, c’est d’ailleurs le terme utilisé pour désigner le “masque” porté lors des représentations par les acteurs.

Dès l’introduction du film, on nous projette un film, une image en gros plan d’un visage féminin. Cette femme, c’est Liv Ullman, interprétant une actrice suédoise très connue, Elisabet Vogler. Notre actrice est réduite au mutisme, depuis une scène de répétition de la pièce Electre, qui l’aurait, sans raison apparente, traumatisée. Comble pour une actrice qui ne peut plus dire ses lignes. L’histoire se déroule en partie à l’hôpital ou Elisabet est prise sous l’aile d’Alma, une jeune infirmière. Du même âge qu’Elisabet et à l’apparence similaire, Alma va commencer à nouer une relation d’amitié fusionnelle avec l’actrice. Au point de prendre sa place pour un temps.  Les deux femmes n’en forment plus qu’une, surtout dans le cadre. Elisabet est le corps et Alma, sa voix. Le mari de l’actrice, aveugle, va jusqu’à embrasser et prendre Alma pour sa femme.

Face-à-face

Une scène emblématique du film représente parfaitement ce dédoublement : le visage d’Elisabet coupé par le visage d’Alma dans un même plan. Pourtant, ces deux femmes, habillées de manière similaire (bandeau noir, pull noir), à ce moment sont face-à-face dans un dialogue sur les problèmes d’Elisabet face à la maternité. Comme si Elisabet faisait face à son reflet qui lui exposait ses failles. Un champ/contre-champ qui se répète en boucle, jusqu’à exploser en ce visage double des deux femmes.

Dans Persona, l’histoire se focalise sur deux femmes qui ne signifient qu’une. L’une, Elisabet, qui est dans la représentation, qui n’existe qu’à travers un rôle – au théâtre et au cinéma – et qui perd son essence à partir du moment où elle n’a plus de texte à dire. Et l’autre, qui agit en projection de la première, qui vit à sa place, qui joue réellement son rôle en tant que femme, mère et épouse. Et le film oscille donc entre représentation et réalité jusqu’à parvenir à faire douter le spectateur. Les images de pellicules qui brûlent nous mènent aussi à nous replonger dans notre réalité de spectateurs, dans une salle de cinéma.

Elisabet aux pays des merveilles

Le film a aussi une symbolique onirique et surréaliste. A la fin, tel un rêve, il n’y a pas de conclusion au destin de ces deux femmes. Les deux femmes finissent par devenir violentes l’une contre elle. En pleine dispute, allant jusqu’aux mains entre elles, Elisabet parvient à crier “Arrête”. Elle retrouve la parole, mais une parole de rejet. Elisabet rejette ce double et doit l’éliminer pour se ré-approprier son vrai rôle, celui d’actrice. Alma la quitte simplement en prenant un bus, puis plus rien. C’est la fin du rêve d’Elisabet et la fin de sa représentation. Elle retourne à son autre rôle, celui d’Electre. Le film se clôt sur cette représentation de l’actrice en actrice, et ne revient plus sur Alma. Comme si cette dernière n’avait été qu’un mirage, et leur voyage, un rêve. Après tout, on pourrait même remettre en question la réalité de tout le film, vu qu’il débute sur une projection de ces visages de femmes. Et si en dehors de l’image filmée, il n’y avait plus de vie pour cette actrice ?

Sorti en 2014, Sils Maria peut être vu comme une adaptation libre de Persona. Cette fois en ajoutant une couche supérieure à la métafiction. Juliette Binoche interprète une actrice, Maria Enders, qui comme elle, a connu un succès retentissant grâce à son premier rôle pour un metteur en scène très connu. Dans la vraie vie, Juliette a été révélée au cinéma dans ses premiers films pour Jean-Luc Godard, Doillon et André Téchiné, mais aussi aux côtés de Leos Carax. Le personnage de Maria, elle, accepte de rejouer, vingt ans plus tard, la fameuse pièce qui l’a rendue célèbre. Seulement, cette fois-ci, non plus pour jouer le rôle de jeune première, Sygrid, mais de quarantenaire, Helena. La pièce met en scène la relation amoureuse toxique entre Sygrid, une jeune assistante et sa patronne, Helena. Pour Maria, il est dur d’accepter de jouer vingt ans plus tard, Helena, cette femme d’âge mûr, manipulée et poussée au suicide par Sygrid, celle qu’elle interprétait autrefois. Et pour reprendre ce fameux rôle de Sygrid, Chloé Moretz joue Jo-Ann Ellis, une jeune actrice de 18 ans, ambitieuse et sulfureuse qui risque de faire de l’ombre à Maria.

All About Maria

En première partie du film, Juliette Binoche incarne cette actrice de renom, comparable au personnage de Margot Channing dans Eve, de Joseph L. Mankiewicz, qui ne doute pas de son talent et ne manque de rien. A ses cotés, Kristen Stewart joue son assistante, Valentine, avec qui elle entretient une certaine relation ambigüe dont la dynamique fait écho à la relation de besoin entre Alma et Elisabet dans Persona. Tout comme dans le film d’Ingmar Bergman, en seconde partie de Sils Maria, Maria et Valentine se retirent ensemble pour préparer le rôle, dans un endroit isolé. Cette fois, non pas sur une île mais dans les montagnes suisses, où les deux femmes vont entretenir une dualité remettant en question fiction et réalité.

Au fur et à mesure qu’elles répètent ensemble les scènes, les répliques de Maria dans le rôle d’Helena font écho à ses propres préoccupations. Sa différence d’âge avec Sygrid, sa peur de l’abandon, du manque de considération et d’être utilisée. Valentine, qui n’est pas actrice, prend par moments le surjeu de Maria pour réalité. Alors, leurs liens et leurs rapports de pouvoir deviennent tendus, jusqu’à ce que Valentine disparaisse mystérieusement. Doit-on voir en cette volatilisation de son ombre, de cette personne qui l’assiste littéralement dans ses moindres gestes, une projection d’elle-même qui est détruite dans un moment de révélation de soi ? Comme si alors le personnage de Valentine n’avait jamais réellement existé. Elle serait ce double, ce miroir plus jeune de Maria, qui doit être détruit pour qu’elle puisse exister. En troisième partie du film, c’est une autre assistante qui est présente aux côtés de Maria. Remplissant ce nouveau rôle, sans même sembler différer aux yeux de Maria.

Miroir, mon beau miroir …

Au final, c’est Jo-Ann, l’actrice jouant Sygrid, qui personnifie également la figure de mimesis machiavélique. Jo-Ann devient cette jeune opportuniste tirant avantage de l’actrice d’expérience, tout comme Eve Harrington dans Eve. Elle ne s’insinue pas de la même manière dans sa vie, en voulant prendre sa place, mais plutôt en s’accaparant son rôle et récupérant toute l’attention aux yeux du metteur en scène. Jo-Ann, tout comme Sygrid, sait charmer autant qu’elle manipule. Elle évince Maria, sans même que cette dernière ne s’alarme.

La scène finale, qui est la scène de répétition générale de la pièce pousse réellement le spectateur à lire leur affrontement comme réel. Jo-Ann est Sygrid et Maria est Helena. Émotionnellement, elle réussit à la pousser au suicide car elle la pousse de la lumière des projecteurs. La véritable mort de Maria se joue dans sa mort en tant qu’actrice, qui doute d’elle-même.

Le cinéma comme reflet de l’actrice

A travers ces deux films, ce n’est pas seulement l’image de l’actrice qui est montrée mais ce que l’on voit à travers ces femmes. Toujours dans la représentation, les actrices jouant des actrices au cinéma révèlent aussi l’envers du décors cinématographique. Persona rentre dans la psychologie de son actrice, et la torture a travers un double vivant, quand Sils Maria la confronte à son « soi » en rejouant un rôle du passé. Chacun à sa manière, ces deux films exposent le dédoublement à travers ces figures de comédiennes interprétant des rôles proches de la réalité. Les films deviennent à la fois reflet et représentation jusqu’à rendre floue cette limite entre réalité et fiction.

Dans un style particulièrement plus surréaliste, David Lynch et son film Mulholland Drive s’amusent également à mélanger rêve et réalité à travers l’image de l’actrice. Mais ce film difficile à appréhender lors du premier visionnage, sert aussi de réflexion sur le dédoublement, comme Persona et Sils Maria.

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