Les Démons, de Fédor Dostoievski : les semeurs de chaos

1869. Le révolutionnaire russe Netchaiev organise différents groupes à Moscou et Saint-Pétersbourg, puis il assassine un étudiant, Ivanov, qui menaçait de le dénoncer. À ce moment-là, Fédor Dostoievski, qui vient d’achever successivement Crime et Châtiment, Le Joueur, L’Idiot et L’éternel mari est en train de travailler à un roman sur l’athéisme et le nihilisme, vus comme des dangers pour la Russie. L’affaire Netchaiev lui permettra de donner corps aux Démons, des personnages dont l’unique but semble être de semer le chaos dans la Sainte Russie en s’attaquant à son organisation sociale.

Les Démons est sans doute le plus politique des grands romans de Dostoievski. Non que les autres soient dénués de considérations politiques, mais dans celui-ci, la politique est vraiment au centre des préoccupations.
C’est politique, d’abord, parce que Les Démons décrit toute une communauté. Le roman nous offre toute une galerie de personnages : les Von Lembke (mari et femme), les Virguinski (mari et femme), Liamchine, Lipoutine, Chatov, etc. Toute une communauté centrée autour de Varvara Petrovna Stavroguina et Stépane Trofimovitch Verkhovenski (le roman s’ouvrant et se clôturant sur ce personnage-là précisément). Toutes les couches sociales sont représentées, depuis les riches propriétaires jusqu’aux paysans les plus pauvres.
Souvent, lorsque l’on mentionne le roman, c’est le nom de Nikolai Vsevolodovitch Stavroguine qui est mis en avant mais, si le personnage occupe une place importante dans les préoccupations des protagonistes, il occupe par contre un nombre de pages qui en ferait un personnage plutôt secondaire. De plus, son implication dans toute l’affaire est pour le moins obscure, comme nous le préciserons plus tard.
Dostoievski fait ainsi vivre toute une communauté, non seulement par le nombre important des personnages, mais aussi en insistant sur les liens qui les unissent (ou, plus souvent, les divisent). Des liens qui sont souvent ceux du pouvoir, de la domination : lutte de pouvoir au niveau de la région, entre Varvara Petrovna et la « gouverneuse » Ioulia Mikhaïlovna ; lutte de domination engagée par Piotr Stepanovitch, etc. C’est en cela, avant tout, que le roman est politique.
Que se passe-t-il donc dans cette communauté ?
Nous sommes dans une petite ville de province, dont le nom ne sera jamais dévoilé, la ville devenant ainsi la représentation de n’importe quelle communauté urbaine russe de l’époque (autour de 1870). Ici, comme ailleurs, les « idées nouvelles » se développent et prennent de l’ampleur. Pour ceux qui connaissent Dostoievski, cette expression d’ « idées nouvelles » n’est pas inconnue, on la retrouve dans Crime et Châtiment ou Les Frères Karamazov. Ces idées nouvelles sont celles qui veulent changer la Russie pour en faire un pays plus libre, plus égalitaire, une République inspirée de l’Occident, mais aussi un pays plus matérialiste, voire athée, qui chasserait la religion de ses rangs.
Ces idées, elles sont représentées par les membres qui fréquentent le club de Stépane Trofimovitch et Varvara Petrovna. Autant de personnes proches des milieux socialistes…
Dostoievski n’est pas tendre dans la description qu’il fait des personnages évoluant autour de ces idées. Nous avons souvent des théoriciens boiteux, des personnes complètement coupées des réalités de la vie quotidienne, des auteurs qui n’ont jamais rien publié, voire des gens capables d’écrire les pires horreurs en se réfugiant derrière l’idée que c’est « scientifiquement irrévocable ». Ainsi, nous avons Chigaliov, qui est capable d’écrire que, pour atteindre à la société parfaitement égalitaire, il faut qu’un dixième de l’humanité asservisse les neuf autres dixièmes, voire les élimine carrément.
Mais nos personnages, aussi abrutis qu’ils puissent paraître, ne sont absolument pas dangereux. Ils se contentent généralement de discuter entre eux de philosophes occidentaux qu’ils ont mal lus et mal digérés. Certains sont des génies autoproclamés incapables de voir autre chose que leur nombril. Stépane Trofimovitch est capable de vivre 20 ans auprès de Varvara Petrovna sans se rendre compte qu’elle est amoureuse de lui, tant il est pris dans ses idées et ses théories forcément exceptionnelles, qui feront de lui un être mondialement connu (mais qu’il ne publiera jamais, par peur de la moindre petite réprimande).
Ce qui est intéressant avec ces personnages, c’est que Dostoievski, bien évidemment, ne les rend jamais monolithiques. Aussi abrutis, voire agaçants, puissent-ils paraître, ils auront toujours un moment de plus grande humanité, des instants de tendresse et d’altruisme. C’est ainsi ce qui arrive lors de la scène de l’accouchement de la femme de Chatov, dans la troisième partie du roman : Chatov s’humanise complètement, ainsi que d’autres personnages à qui il va demander de l’aide et qui n’hésiteront pas un instant. Des personnages complexes donc, qui ne se résument pas à des idées mais ont un véritable caractère et un aspect humain émouvant.

C’est là qu’arrive Piotr Stépanovitch Verkhovenski, le fils de Stépane Trofimovitch (un fils qu’il n’a jamais connu et dont il ne s’est jamais occupé, au point qu’il ne l’a même pas reconnu lorsqu’il arrive dans la ville). C’est sans aucun doute lui qui est le principal « démon » du roman.
Il faut sans doute dire deux mots du titre du roman, Les Démons. Ce titre contient aussi bien une référence littéraire qu’une allusion politique.
Sur le plan littéraire, Les Démons renvoie au titre d’un poème de Pouchkine, dont Dostoievski a mis quelques vers en exergue de son roman.
La signification politique est sans doute plus importante : dans le contexte d’une « Sainte Russie », pays où la religion (orthodoxe) est d’une importance capitale, avec Moscou dans le rôle de la « troisième Rome », tous ceux qui sèment le chaos et cherchent à désorganiser l’État sont forcément démoniaques (c’est pour cela que cette traduction de « Démons » est sans aucun doute meilleure que celle, parfois employée dans certaines éditions, de « Possédés »).
Piotr Stépanovitch est évidemment le principal « démon » du roman. Et, comme tous les démons, il avance masqué. Il se fait passer pour un membre éminent de l’Internationale, envoyé depuis l’Europe pour organiser un « groupe de cinq » dans cette ville, groupe qui serait relié aux dizaines, voire centaines d’autres groupes identique disséminés à la surface du pays. Il s’agirait ainsi de créer tout un réseau qui permettrait de faire avancer la « Cause Commune » (cause dont on parle sans cesse mais dont on ne connaîtra jamais rien ; ce flou est savamment entretenu par Piotr Stépanovitch de façon à ce que chacun se reconnaisse dans ces « idées » et y adhère : plus c’est vide, plus ça peut fédérer de monde).
Tout cela n’est, bien entendu, que du vent. Le groupe créé dans la ville est, évidemment le seul, relié à aucun réseau, et pour cause : Piotr agit pour son propre compte, indépendamment de toute organisation politique. Loin d’être un socialiste guidé par un idéal politique, Piotr est un nihiliste, quelqu’un qui rejette toute certitude et toute morale, qui se moque de tout, aussi bien de la religion que de la science, et qui ne cherche qu’à semer le chaos. Contrairement aux personnes qu’il manipule, qui veulent détruire l’ordre existant pour en fonder un nouveau, Piotr Stépanovitch ne cherche qu’à détruire, tout simplement. Son plaisir est dans la désagrégation de la société. C’est un monstre froid, calculateur et manipulateur.

Aux côtés de Piotr apparaît un autre personnage, qui restera jusqu’au bout un mystère : Nikolaï Vsevolodovitch Stavroguine, le fils de Varvara Petrovna Stavroguina. C’est là que la mécanique romanesque mise en place par Dostoievski atteint son point culminant.
On parle beaucoup de Stavroguine tout au long du roman, on lui attribue beaucoup de faits et gestes et au moins autant de paroles, mais on le voit relativement peu et, surtout, on n’a, finalement, quasiment aucune certitude à son sujet. C’est avec lui que l’on se rend compte, de la façon la plus flagrante, que Les Démons est un roman du doute. En parlant de personnages qui cherchent à semer le chaos, Dostoievski instaure un roman qui met à mal le statut du narrateur omniscient. Le roman est raconté par un personnage qui ne prendra jamais part à l’action et qui ne sera même pas témoin direct de ce qu’il raconte. Certains faits sont ici rapportés de seconde, voire de troisième main, d’autres sont de pures spéculations. L’ensemble est, en tout cas, marqué par la subjectivité de ce narrateur dont nous ne saurons pas grand-chose, sinon qu’il est un ami de Stépane Trofimovitch.
C’est au sujet de Stavroguine que ce qu’André Markovicz, dans sa préface, appelle la « défaillance du narrateur » est la plus flagrante. Nous en sommes réduits à supposer certaines choses sur le passé, mais aussi sur le présent du protagoniste. Stavroguine est-il le père du « fils de Chatov » ? C’est ce qui se murmure en ville, mais nous n’en avons aucune certitude. Nous le retrouvons au petit matin après une nuit passée avec Liza, mais que s’est-il passé au cours de cette nuit ? Et que s’est-il passé entre eux quelques années plus tôt, en Suisse ? Enfin, sur le plan politique, Stavroguine a-t-il parti lié avec Piotr Stépanovitch ? Est-il pour quelque chose dans la mort de Maria Lebiadkina (qui n’était autre que son épouse officielle) ? Autant de questions sans réponses qui mettent le lecteur dans ses petits souliers.
Car en détruisant les habituelles certitudes conférées par la narration, Dostoievski dérange. C’est comme si le chaos qui ravage la ville s’attaque également aux structures littéraires.
Cela permet, paradoxalement, une incroyable cohérence entre le propos du roman, le caractère des protagonistes et la forme narrative choisie par l’auteur.
C’est là qu’il faut insister sur la qualité exceptionnelle de la traduction d’André Markowicz, parue chez Actes Sud il y a maintenant 25 ans. Seul Markowicz parvient à rendre cet aspect chaotique du roman. Chez Markowicz uniquement nous trouvons cette impression de chaos jusque dans la syntaxe des phrases et surtout les propos incohérents, voire même incompréhensibles des protagonistes (y compris du narrateur, parfois).
Finalement, la seule chose que nous savons de Stavroguine, c’est qu’il est entièrement froid, au point de paraître entièrement dénué de sentiment. Plusieurs fois dans le roman, il effraie des gens autour de lui et il est alors comparé à un serpent. Constamment, on essaie de savoir ce qu’il pense ou ce qu’il éprouve vraiment, mais le personnage reste inaccessible. Stavroguine fascine parce qu’il reste constamment un mystère, jusqu’à l’ultime phrase du roman.

Paru cinq ans après Crime et châtiment et neuf ans avant Les Frères Karamazov, Les Démons est un des plus grands romans de Dostoievski, pas seulement par sa taille, mais par la qualité, la profondeur, l’intelligence du propos, ainsi que la puissance des sentiments qui s’en dégagent.

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.
Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

L’affaire Arnolfini : enquête sur un tableau de Van Eyck

« Johannes de Eyck fuit hic 1434… » « La phrase est doublement ambiguë. Elle ne dit pas que le tableau date de 1434, mais que la scène qu’il représente a eu lieu cette année-là. Et elle se garde bien de nous informer si, de cette scène, Van Eyck fut le témoin ou le protagoniste. Elle place le tableau sous le signe du double sens. »

Starlight, une étoile qui brille vivement

« Les êtres sauvages, commença-t-il. Ça m’a toujours paru un peu erroné de dire ça d’eux. Ils ne sont pas sauvages. En tout cas, pas comme la plupart des gens le conçoivent. Observez-les. Voyez comment ils sont les uns envers les autres. Ils sont plus dociles que nous. Je crois que c’est parce qu’ils savent d’emblée comment aimer et que nous, nous devons l’apprendre. Je vois cela en eux. Comment l’amour les rend dociles. Pas seulement entre eux. La nature. Son mystère. L’attraction de la lune. Le ciel. Toute l’atmosphère qui s’en dégage. C’est ce qui m’attire. Cette grande ouverture qu’ils offrent. C’est ce que j’essaie de ressentir quand je suis avec eux. Ce que j’essaie de voir et de saisir, si j’ai de la chance. Cette authenticité. »

Les 7 roses de Tokyo : Où le féminisme s’avère essentiel

« Il a produit de sa poche gauche un paquet de Soleil Levant. Ce que le ravitaillement nous réserve de temps à autre, ce sont des Milan d’or, et pour ce qui est de ces Soleil Levant, à cause de la présence de feuilles de grande renouée, je ne pourrais affirmer qu’elles sont bonnes, avec la meilleure volonté du monde ; cependant, une bouffée de leur fumée me procure une sensation de nicotine jusqu’au bout des doigts et un agréable fourmillement gagne tout mon corps. C’est bien là la plus grande jouissance du fumeur. Je sais comment m’en procurer. Il suffit de bourrer de riz perlé un paquet vide de ces Soleil Levant puis d’aller se tenir devant le débit de tabac du coin, d’attendre le moment où les passants ont disparu pour mettre prestement le paquet sous le nez de la buraliste. La seconde d’après le riz a été escamoté au profit de tabac. »