La redécouverte de La Roue, d’Abel Gance, aux éditions Pathé

Quelques mois après sa présentation au Festival Lumière, La Roue sort en coffret DVD et Blu-ray, dans une superbe copie restaurée et une version presque complète. Une édition à la hauteur de l’événement.

La Roue, c’est un film né de la démesure d’Abel Gance, démiurge génial et inventeur de nouvelles formes cinématographiques. Ici, le cinéaste nous propose une tragédie moderne dont la durée complète était de huit heures, mais au fil du temps les cinéphiles durent se contenter de versions tronquées plus ou moins honteuses. D’où l’événement proposé ici par Pathé : une copie de sept heures, magnifiquement restaurée par la fondation Jérôme-Seydoux.

Une tragédie moderne.
Lors d’une catastrophe ferroviaire, le cheminot Sisif recueille une petite fille et l’adopte. Quinze ans plus tard, la jeune Norma et Elie croient toujours qu’ils sont frères et sœurs, et seul Sisif connaît la vérité. Seulement, Sisif n’est plus ce qu’il était. Lui qui était si intelligent qu’il inventait des techniques nouvelles, lui qui était si motivé par son travail, lui qui était tellement intouchable qu’il pouvait se permettre d’envoyer paître ses supérieurs hiérarchiques, le voilà devenu une loque humaine, dépressif, alcoolique…
Le sous-titre de La Roue annonce la couleur : “Tragédie des temps modernes, en un prologue et quatre époques”. Et Gance fait tout, en effet, pour donner un aspect de tragédie à son histoire. La roue est alors le symbole d’un destin, d’une fatalité qui écrase les individus. Le film est parsemé de citations de différents auteurs sur ce thème, comme par exemple celle-ci, puisée chez Victor Hugo :

“je sais que la création est une grande roue qui ne peut se mouvoir sans écraser personne.”

Quoi que puisse faire Sisif, il est prisonnier de cette fatalité qui va le faire chuter dans les profondeurs du désespoir. Une déchéance qui n’est pas sans rappeler celle du Dernier des hommes, de Murnau. Le nom même de Sisif donne une grandeur tragique au protagoniste du film, et le voir, sans cesse, monter son train à crémaillère sur les pentes du Mont Blanc, dans la troisième partie du film, renforce le parallèle avec le personnage mythologique.
Le train joue un double rôle dans ce film. D’un côté il représente la modernité, dans cette “tragédie des temps modernes”. Mais il est aussi une figure de cette fatalité, aussi bien par l’image de la roue (de la locomotive) que par la métaphore du rail, représentant une destinée dont on ne peut s’échapper. D’ailleurs, symboliquement, la cabane où vivent Sisif et ses enfants, dans les deux premières époques, est “encadrée de rails”.

Sept heures
La question que l’on serait en droit de se poser, c’est : “mais que peut-on vraiment dire sur un sujet de drame psychologique, pendant sept heures, d’un film muet de surcroît ?”
Par une savante alternance entre scènes intimistes et moments grandioses, le film enchaîne les changements de rythme. Le récit instauré par Gance nous propose d’impressionnantes montées de tension qui sont, souvent, liées au train lui-même. Ainsi, dans la deuxième époque, par deux reprises, Sisif tente de se faire tuer par sa locomotive, lors de scènes fortes qui marquent le spectateur.
Lors de ces scènes, Abel Gance fait preuve d’une audace technique rare. Il nous montre des plans prodigieux d’inventivité, doublés d’une grande maîtrise du montage. Surimpression d’images, colorisation des négatifs, magnifique jeu sur les lumières (surtout dans les scènes où Sisif perd progressivement la vue, renforçant encore son aspect mythologique en le rapprochant d’Œdipe), tout contribue à une grande expressivité des scènes.
De plus, le changement radical de décor à partir de la troisième époque, où l’on passe de la noirceur et de l’emprisonnement urbain aux cimes du massif du Mont Blanc, permet un renouvellement de l’atmosphère du film. En bref, Abel Gance emploie tous les moyens à sa disposition pour que la durée phénoménale de son film ne soit en aucun cas une gêne pour les spectateurs. Bien au contraire, les 416 minutes de La Roue permettent au cinéaste de développer son histoire, de créer des personnages complexes et de développer comme il se doit cette impression de fatalité.

Le film… et le reste
Avec cette édition, Pathé ne se moque pas des cinéphiles. On ne le dira jamais assez, le travail qui a abouti à cette version est exceptionnel. La restauration est une grande réussite et rend justice au travail esthétique d’Abel Gance.
Le film est réparti sur les trois premiers disques, et le quatrième est consacré aux compléments de programme. Ce disque se compose principalement de courts documentaires. Les habitués des éditions Pathé retrouveront sans surprise une actualité d’époque, et nous avons droit aussi à un film sur le tournage de La Roue, document réalisé par l’assistant réalisateur d’Abel Gance, qui n’était autre que le poète et romancier Blaise Cendrars.
Le coffret est aussi accompagné d’un livret de 140 pages qui revient précisément sur le travail de restauration et la recherche musicale.
L’ensemble constitue un événement rare dans le domaine de l’édition de films et rend un juste hommage à une œuvre monumentale.

Caractéristiques :
Durée du film : 416 minutes (6h56mn)
Noir et blanc avec quelques colorisations d’époque
Son 5.1 ou 2.0
Sous-titres : anglais, allemand.

Compléments de programme :
La Roue, un chef d’oeuvre restauré
Autour de La Roue
Avant/Après la restauration du film
Scènes coupées
Archive : l’occupation de la Ruhr par les troupes françaises en 1923
Abel Gance dans “L’histoire du cinéma par ceux qui l’ont fait”
Abel Gance dans “cinéastes de notre temps”
Livret de 140 pages

La Roue – Bande annonce

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.

« Soudain », un chemin patient vers l’intime

L'amitié entre une directrice française d'EHPAD et une metteuse en scène japonaise. De cet argument simple, Ryusuke Hamaguchi tire un film épuré et pourtant foisonnant, aussi sensible que politique, sans jamais forcer le trait si ce n'est dans quelques redondances. Analyse.
Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

A Prairie Home Companion (2006), de Robert Altman : adieu d’un maître, élégie du Midwest

Film testamentaire qui ne cède jamais au sentimentalisme, A Prairie Home Companion est un pot-pourri du cinéma de l’auteur de John McCabe : personnages multiples, nostalgie, valeurs du Midwest, amour de la musique. A travers un récit dédié à l’ultime émission d’un show radio, c’est en réalité au cinéma qu’Altman rend hommage avec cette œuvre profondément humaine.

Fureur apache (1972), de Robert Aldrich : le cimetière des mythes

Des personnages nuancés, un Burt Lancaster extraordinaire et des paysages majestueux sont mis au service d’un récit évoquant la lutte à mort que se livrent deux cultures qui jamais ne pourront se comprendre. Le manichéisme n’a pas sa place ici : les adversaires sont renvoyés dos à dos alors qu’en arrière-plan le rêve américain se fracasse dans le sang et les cendres…

La trilogie du « Docteur Mabuse » de Fritz Lang : quarante ans d’une saga criminelle allemande

Réunis dans un magnifique coffret, les trois films que l’immense Fritz Lang a consacrés au génie du crime permettent de réaliser à quel point ils furent le reflet de leurs époques troublées respectives. Car ces œuvres ne sont pas seulement des films noirs paranoïaques qui inspireront une multitude de cinéastes – jusqu’à aujourd’hui. Ils traduisent l’idée que le chaos génère le mal et que, s’il adopte bien des visages, le mal n’en demeure pas moins intemporel.