Ken Loach, une société en question(s)

Ken Loach est probablement le plus éminent ambassadeur du cinéma social britannique. Il n’a de cesse, dans ses films, d’interroger les structures de pouvoir qui enserrent et déterminent les individus. Son œuvre ne constitue rien de moins qu’un appel à la dignité de tous ceux, précaires et vulnérables, qui subissent la loi du marché – ou, plus globalement, celle du plus fort.

Professeur agrégé d’anglais et spécialiste de Ken Loach, Francis Rousselet résume en quelques mots l’étau qui paralyse et étouffe les personnages du cinéaste britannique : « Ces gens-là, ouvriers ou révolutionnaires, sont tous trahis par les structures de pouvoir qui devraient les défendre : les dirigeants politiques, les travailleurs sociaux, l’institution scolaire… » Il est difficile de lui donner tort, puisque le personnage loachien typique est un dissident du système qui se trouve constamment en butte contre lui. Daniel Blake, Mick Walsh, Ricky Turner ou Liam ne constituent pas seulement des figures se révélant dans l’adversité, vivotant au jour le jour ou témoignant d’une bureaucratie kafkaïenne. Ils sont des individus doués d’humanité, à qui l’on refuse toute dignité et dont le parcours, archétypique ou pas, renferme les failles béantes de la société britannique.

Entre 1979 et 1986, en plein cœur des années thatchériennes, le chômage triple, le nombre de pauvres passe de six à onze millions et plus de quatre millions et demi de foyers n’ont plus aucun accès à l’emploi. C’est dans ce contexte que Ken Loach réalise un documentaire intitulé Which Side Are You On ?, portant sur la grève des mineurs de 1984, l’une des plus emblématiques en Europe à ce jour. Alors que Margaret Thatcher aspire alors à démanteler l’industrie du charbon, le cinéaste observe le combat des mineurs et de leur famille, son déroulement et sa répression. La caméra de Ken Loach rend justice à des formes de luttes inventives et à une contestation fortement teintée de désillusion. Le film est aussi l’occasion de rappeler que les années 1980 sont celles d’une désindustrialisation de masse, plus grave encore que dans d’autres démocraties occidentales. Pas amnésique, lors du décès de la Dame de fer, Ken Loach aura ces mots amers : « Margaret Thatcher fut le premier ministre le plus diviseur et destructeur des temps modernes : chômage de masse, fermeture d’usines, des communautés détruites, voilà son héritage. Elle était une combattante et son ennemi était la classe ouvrière britannique. Ses victoires, elle les a obtenues grâce à l’aide des figures politiquement corrompues du Parti travailliste et de nombreux syndicats. »

Si l’on en croit les détracteurs de Ken Loach, un tel discours tendrait à accréditer l’idée d’un manichéisme dont le cinéaste aurait du mal à se départir. Dans It’s a Free World!, l’exploité devient pourtant exploiteur et cette trahison de classe met à mal les schèmes réducteurs dont on afflige volontiers le cinéma loachien. Ce drame social prend en effet pour principale protagoniste Angie, une trentenaire issue des classes populaires et habituée aux boulots ingrats et mal payés. Après un licenciement injustifié, elle décide de monter, avec ses maigres moyens, sa propre agence de travail temporaire. Confrontée aux pressions de ses clients et sensible à l’appât du gain, elle va alors exploiter des travailleurs immigrés aux recours limités. Ken Loach joue la détresse sociale contre le sans-papiérisme ; surtout, il déconstruit un marché qui annihile l’humanité et sacralise le profit.

Contexte social

Les déclarations du cinéaste britannique ne laissent planer aucun doute sur ses intentions. Il entend immortaliser « la façon dont nous vivons en société » et construire « un récit qui fera ressortir (…) les enjeux du contexte social ». Ses deux derniers films s’inscrivent pleinement dans cette démarche. Moi, Daniel Blake fait écho à une politique visant à remettre au travail des personnes présentant des problèmes de santé. Ce drame social raconte également en creux comment les services publics se sont alignés sur les normes managériales du privé. On y suit le parcours d’un menuisier malade du cœur faisant appel à l’aide sociale pour la toute première fois, à 59 ans. Alors que ses médecins désirent le maintenir au repos, une compagnie de sous-traitance le déclare apte au travail. Voilà notre individu doublement piégé : par sa santé, mais aussi par une administration kafkaïenne qui va le confronter à des humiliations diverses, prenant la forme de formulaires à compléter en ligne ou du standard injoignable d’un job center. Moi, Daniel Blake réfute l’assertion selon laquelle « le travail, c’est la santé » et plonge son antihéros dans un système déshumanisé qui, depuis 2011, en Grande-Bretagne, a eu pour effet de pousser nombre de travailleurs à la dépression ou au suicide. Un élan de solidarité se dessine toutefois dans le film, lorsque le travailleur tague sur un mur devant une foule enthousiaste qui l’acclame, dans une sorte d’happening : « Moi, Daniel Blake, je demande ma date d’appel avant de mourir de faim. »

L’autre long métrage récent qui nous intéresse est Sorry We Missed You, en ce sens qu’il fait étalage des failles de l’uberisation et de ses contrecoups sur la vie familiale de ceux qui s’y plient. Ricky croit réaliser une affaire en investissant des deniers personnels afin de devenir chauffeur-livreur indépendant pour une plateforme de vente en ligne. Il rejoint en réalité des bataillons de travailleurs soumis à une pression constante, peinant à sortir la tête hors de l’eau et incapable de faire face aux frais imprévus et aux rendements attendus. La femme de Ricky, auxiliaire de vie, complète un tableau contemporain des boulots ingrats, exténuants et peu rémunérateurs. Ken Loach met en scène un désastre imminent et narre, avec son acuité habituelle, l’emprise du système sur les individus. Ce même système faisait déjà l’objet d’un regard acrimonieux dans Les Dockers de Liverpool, un documentaire sorti en 1997 et revenant sur les mouvements sociaux menés à partir de septembre 1995 (jusqu’en janvier 1998) en réaction au licenciement de 500 dockers ayant refusé de forcer un piquet de grève. Au départ de ces événements, on trouve cinq dockers abusivement évincés sous prétexte de refus de travail supplémentaire. Ken Loach raconte une fois encore les luttes sociales et la manière dont les cercles de pouvoir s’arrogent un droit de prescription sur la pérennité économique et la dignité de leurs subalternes. Le contexte mérite d’être rappelé, puisque Margaret Thatcher avait quelques années plus tôt cherché à briser les actes de solidarité ouvrière et les syndicats.

Désindustrialisation, précarité et fin des Trente glorieuses

On pourrait évoquer Sweet Sixteen (2002), sa précarité finement portraitisée et son trafic de drogues circonstancié. Regards et Sourires (1981) dresse cependant un constat tout aussi alarmiste. Dans une ville de Sheffield en proie à la désindustrialisation, la sidérurgie bat de l’aile et les jeunes de la classe ouvrière sont voués à gonfler les statistiques du chômage. « On n’a rien dans vos cordes. D’ailleurs, y a pas grand-chose en général », avouera ainsi l’employée d’une agence de travail. De fait, l’emploi se raréfie, l’école est désormais perçue comme inutile et l’armée devient un lieu d’insertion sociale qu’on promeut même dans les salles de classe. Non content de détricoter de la sorte la société britannique, Ken Loach multiplie les motifs d’expulsion dans son film : à la plaine, dans le métro, dans un entrepôt, aux balançoires, en concert ou en discothèque, il n’y a plus de place pour des individus abandonnés et plus que jamais ostracisés. « Quand t’es ouvrier, il pleut des pierres sept jours sur sept », dit-on plus explicitement dans Raining Stones (1993), où la désolation le dispute à l’humour et où l’Église apparaît comme l’ultime structure sociale de soutien aux personnes les plus vulnérables. Tout fait sens : Ken Loach a commencé sa carrière de cinéaste dans les années 1960, au temps de la résurgence des mouvements sociaux, alors que les délocalisations se mettaient à poindre et que l’activité productive était de plus en plus questionnée. Pouvait-on imaginer destins plus liés ?

À ce stade, il n’est pas inutile de rappeler que le cinéaste est lui-même un fils d’ouvrier du nord de l’Angleterre, certes issu des classes moyennes (il a d’ailleurs fréquenté Oxford), mais à mille lieues de l’opulence jugée parfois arrogante du sud du pays. Son horizon, ce sont les bastions industriels, les chantiers navals et les puits de mine. Sa famille est politiquement conservatrice ; lui s’affirmera comme un cinéaste engagé et indigné, se gardant cependant de présenter la politique socialiste comme une alternative sûre. Son objet d’étude, c’est l’État de la fin des Trente Glorieuses. Sa méthodologie, c’est la fiction à base documentaire, avec des acteurs locaux et parfois amateurs, le respect scrupuleux des accents et des expressions spécifiques aux milieux filmés, une fidélité aux modes de vie adoptés par les protagonistes et une restitution au plus juste de leurs difficultés. Pour y parvenir, Ken Loach fait appel à des scénaristes du sérail, eux-mêmes immergés dans les contextes épousés, ce qui contribue naturellement à renforcer l’authenticité de ses films. C’est probablement cela, la conjugaison d’un engagement social et d’un réalisme forcené, qui a fait du cinéma loachien un modèle du genre, identifiable parmi mille.

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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