« V pour Vendetta » : de la dictature au chaos

Urban Comics réédite V pour Vendetta, l’une des bandes dessinées les plus abouties d’Alan Moore, estimé créateur de Watchmen. David Lloyd l’accompagne au dessin dans ce qui constitue encore, plus de trente années plus tard, l’une des meilleures dystopies du neuvième art.

Après une guerre mondiale ayant exposé le monde au feu nucléaire, le Royaume-Uni, épargné par les bombardements, se réfugie dans un totalitarisme omniscient. Les dérèglements climatiques ont certes défiguré le pays, mais ce dernier l’a surtout été par une mainmise absolutiste méthodiquement composée : le parti fasciste Norsefire procède à une épuration politique, ethnique et sociale, et organise son pouvoir autour de cinq factions essentiellement policières. L’Oreille et l’Oeil dirigent respectivement les renseignements sonores et vidéo. La Main est une sorte de Gestapo inavouée. Le Nez rassemble les services de police criminelle et scientifique. La Voix, enfin, administre la propagande d’un régime personnifié par le Commandeur Adam James Susan.

Il ne faut pas attendre longtemps avant que le décor, désenchanté et empreint de paranoïa, ne soit planté. « Ils ont effacé la culture… Ils l’ont jetée comme une poignée de fleurs mortes… » Puis : « Écoutez, vous savez bien qu’il fallait le faire, tous les Nègres, les efféminés, les beatniks… C’était eux ou nous. » Enfin : « Je n’ai plus à écouter ces histoires de liberté, de libre arbitre. Ce sont des luxes. Les luxes n’ont plus droit de cité. »

Toujours d’actualité

V pour Vendetta prend pour principal protagoniste un anarchiste dont l’identité est préservée par un masque de Guy Fawkes, membre notoire de la conspiration des poudres. Dès les premières planches, « V », comme il se fait appeler, sauve Evey, une jeune fille de 16 ans, d’un viol qui aurait probablement été suivi d’une exécution pour prostitution. Sa première action « terroriste », de rébellion, attente au Palais de Westminster, symbole du parlementarisme britannique, réduit en cendres sous l’effet de la dynamite. Nous sommes en 1997, dans un Londres las, frelaté et en coupe réglée. Alan Moore dresse un justicier vengeur devant une autorité toute-puissante. La vengeance opère d’ailleurs à double titre : elle est d’abord personnelle, tirée d’une expérience douloureuse dans un camp de concentration, et ensuite sociétale, « V » s’évertuant à rétablir par le chaos les bases d’une justice et d’une liberté vénérées mais confisquées par un État arbitraire.

La représentation de la dictature dans l’Angleterre fictive d’Alan Moore emprunte beaucoup à Ray Bradbury et à George Orwell. La culture y est à ce point diminuée que le peuple s’abreuve sans sourciller à « La Voix du Destin », une émission censée exprimer les volontés d’une divinité robotisée. Le Musée des Ombres de « V », un bunker tenu secret, tient lieu d’ultime réceptacle de créations artistiques censurées par le parti fasciste et depuis longtemps oubliées. Big Brother, partagé entre l’Oeil, l’Oreille et le Nez, use de la technologie pour épier les individus et réprimer tout trouble à l’ordre public. Dans la dernière partie de la bande dessinée, « V » prend le contrôle du système et parvient à piéger la femme d’un cadre de l’Administration, coupable d’une relation adultère avec un truand. Avant, c’est un évêque pédophile, pourtant en cheville avec le pouvoir, qui fait l’objet d’une attention particulière. Rien ni personne ne peut se soustraire à la surveillance étatique. Plus largement, la pauvreté, la traque des minorités ethniques ou sexuelles et des opposants politiques, les expériences scientifiques menées sur des détenus, les camps de concentration, le recours aux milices civiles, les moyens de propagande, les vilenies politiques ou la mégalomanie sont successivement évoqués dans des proportions variables.

Le travail de David Lloyd au dessin est remarquable. Les teintes bleues et jaunes prédominent dans des planches presque invariablement à trois bandes. L’usage singulier des couleurs et les jeux d’ombre confèrent aux images un caractère irréel. Étrangement, cela n’entame en rien la vérité qui se dégage des vignettes. Cette dernière est d’ailleurs accentuée par l’historicité de l’intrigue : les camps de concentration et les expériences qui s’y déroulent ne sont pas sans rappeler le nazisme ; le masque de Guy Fawkes a une résonance évidente ; la pédophilie dans l’Église reste d’une actualité brûlante ; Eva Perón se voit citée en modèle par Hélène, épouse castratrice et avide de pouvoir ; l’expérience de Milgram est citée par les auteurs ; « Vive l’Angleterre » s’apparente à une variante à peine déguisée du salut fasciste ou du « Heil Hitler ! »…

Techno-béatitude

Entre le Destin, ordinateur central du parti fasciste, et le Commandeur Adam James Susan, les rapports sont fusionnels : « Je suis face à Dieu, face à la destinée. Je suis possédé par elle, je l’adore, je suis son esclave. » La technophilie portraitisée dans V pour Vendetta s’apparente à un renoncement. Entre l’homme et la machine, la primauté va à cette dernière. La technologie ne sert pas seulement à contrôler ceux dont on attend qu’ils se soumettent au pouvoir ; elle incarne ce pouvoir. Quand « V » prend les commandes du Destin, un Susan fragilisé se sent comme cocufié, un sentiment qui renvoie précisément à celui que « V » éprouvait lorsque la justice fut dévoyée par les fascistes. En seconde intention, ces états émotionnels mimétiques témoignent de la vision du monde que portent les deux adversaires : le Commandeur apparaît entiché d’un outil de coercition ; « V » l’est d’une idée émancipatrice. L’influence du premier s’exprime sur un État policier corrompu, celle du second mène à l’initiation politique d’Evey.

Alan Moore ne se contente pas d’imaginer les dispositifs réglés d’un régime fasciste. Il raconte comment la répression s’impose dans une société. Quand vous avez un marteau entre les mains, tous les problèmes finissent par ressembler à un clou. Ainsi, plutôt que de mettre en débat l’absolutisme liberticide de son régime, le Commandeur le place en catéchisme. La richesse et la qualité des dialogues nous projettent dans cette prison à ciel ouvert quand les vignettes ne suffisent plus : « L’effondrement de l’autorité aura des répercussions sur le bureau, l’église et l’école. Tout est lié » ; « Dans une bureaucratie, les fiches sont la réalité. En les altérant, on recrée le monde » ; « L’anarchie a deux visages : créateur et destructeur. Le destructeur abat les empires, prépare un tapis de ruines sur lequel le créateur peut construire un monde meilleur » ; « … Votre espèce nous a entraînés en enfer, et […] vous prétendez maintenant que notre seul espoir est un pouvoir plus dur encore… »

Parce qu’il est déviant du point de vue d’un pouvoir enfermant les gens dans des cases et leurs comportements dans des cadres, « V » est suspecté de folie, voire de schizophrénie. Si Alan Moore accrédite l’idée de séquelles psychologiques résultant des tortures subies dans un camp d’internement, « V » est avant tout un anarchiste cramponné à ses idéaux, plaçant méthodiquement ses dominos dans une chaîne qu’il s’apprête à faire basculer (au sens propre comme au figuré). Après tout, si la norme est malsaine, ce qui s’y soustrait n’a-t-il pas quelque chance de s’avérer salutaire ? Ces réflexions sous-jacentes irriguent V pour Vendetta de bout en bout. Elles cohabitent avec des scènes mémorables et parfois très cinématographiques, telles les attentats initiant et clôturant le récit ou les vignettes se structurant en narration parallèle.

Notons enfin la présence, dans cette édition, de préfaces et postfaces relativement détaillées, ainsi que de croquis exposés en fin de volume.

V pour Vendetta, Alan Moore et David Lloyd
Urban Comics/DC Comics, mars 2020, 400 pages

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4.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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