Critique de The Invisible Man, un film de Leigh Whannell : La menace fantôme

Leigh Whannell signe avec The Invisible Man une revisite habile du mythe de L’Homme invisible, tout en confirmant la créativité de son cinéma et son style alerte mû par une vraie réflexion de son époque. En résulte un film intelligent, ingénieux et un audacieux mélange des genres qui impressionne par sa modernité mais aussi son plaisant renvoi aux séries B des années 90.

Synopsis : Cecilia Kass est en couple avec un brillant et riche scientifique. Ne supportant plus son comportement violent et tyrannique, elle prend la fuite une nuit et se réfugie auprès de sa sœur, leur ami d’enfance et sa fille adolescente. Mais quand l’homme se suicide en laissant à Cecilia une part importante de son immense fortune, celle-ci commence à se demander s’il est réellement mort. Tandis qu’une série de coïncidences inquiétantes menace la vie des êtres qu’elle aime, Cecilia cherche désespérément à prouver qu’elle est traquée par un homme que nul ne peut voir. Peu à peu, elle a le sentiment que sa raison vacille

Maintes fois adaptés au fil des ans, L’Homme invisible est devenu une icône du paysage culturel. Un de ces monstres du cinéma qu’Hollywood aime exploiter même si sa figure tend à s’être légèrement démodé. Dracula, Frankenstein, La Momie, tous ces mythes qui ne vendent plus et dont Universal aurait voulu en relancer la machine par deux fois pour créer avec ses personnages un nouvel univers étendu. Et à chaque fois la formule n’a pas prise, faute à des films de qualité médiocre (le désormais oublié Dracula Untold et La Momie avec Tom Cruise) mais aussi un attrait limité pour des figures qui peinent à se renouveler à l’ère cinématographique du super-héros et de la surabondance Disney. Universal a donc changer de fusil d’épaule pour se concentrer sur des projets plus modestes et a trouvé en Leigh Whannell le champion idéal pour redonner vie à The Invisible Man. D’abord scénariste sur les 3 premiers Saw et la saga Insidious, il est rapidement passé derrière la caméra d’où il a signé un Insidious 3 plutôt efficace ainsi que la bonne surprise Upgrade, une série B de SF bien vénère et plus réfléchie qu’elle n’y paraît. En deux films aux budgets plus que modeste, il a su prouver sa capacité à contourner le manque de moyens pour offrir un cinéma créatif au style de plus en plus affirmé. Débutant en sidekick de James Wan, il a su s’extirper de son ombre et avec The Invisible Man, il tend à laisser penser que c’est bien lui le nouveau maître de l’épouvante.

Dès la scène d’ouverture, les intentions de The Invisible Man sont posées. Ici, le film fait le choix judicieux de ne pas s’intéresser à L’Homme invisible, très souvent exploité au cinéma, et de ne plus le placer en victime de son invisibilité mais d’en faire un bourreau. Ici, on suivra sa compagne, victime de son besoin abusif de contrôle et de son comportement violent. La première séquence nous montre comment la protagoniste a planifié son évasion de cette relation toxique et abusive alors qu’après avoir drogué son petit ami, elle se voit déambuler dans une grande maison isolée et très sécurisée qui s’apparente à une véritable prison. L’homme va-t-il se réveiller ? Quand va-t-il surgir ? Est-elle poursuivie ? Sans pour autant avoir déjà placé son aspect le plus fantastique, à savoir l’invisibilité du personnage, que le film touche du doigt avec brio le cœur de son sujet, qu’un homme n’a pas besoin d’être invisible pour insuffler une peur latente chez une femme et imposer une menace constante sur sa vie. Parabole brillamment pensée autour des violences conjugales, de la masculinité toxique et des séquelles qu’une relation abusive peut avoir sur une personne, The Invisible Man embrasse son propos avec une sincérité désarmante et parvient à composer un thriller horrifique habile mais aussi un drame humain souvent tétanisant. Ici la gestion de l’invisibilité va surtout servir à deux choses. D’abord Adrian Griffin n’est plus victime d’une expérience qui le rendra invisible, c’est la technologie, déjà très présente au cœur de Upgrade, qui intéresse Whannell. Génie dans le domaine de l’optique, le personnage construit son costume d’invisibilité, pensé avec une rare intelligence dans son design, qui symbolise non seulement son besoin maniaque de contrôle, son voyeurisme mais aussi l’appartenance à un pouvoir et un privilège qui le renvoie à la figure du sur-homme. Passionné par cette idée, il fait de ce personnage la métaphore d’un mâle toxique, un stalker amélioré qui se nourrit de sa supériorité pour soumettre les autres à sa volonté qui n’est pas sans rappeler l’approche de Verhoeven avec son Hollow Man.

Mais là où la réflexion devient vertigineuse, c’est lorsque que le cinéaste part de cette invisibilité comme étant l’invisibilisation des femmes victimes de violences qu’on ne croit pas et qu’on réduit souvent à des personnes prises de folies alors que la seule folie est celle des hommes qui les persécutent. La thématique avait déjà été très bien traitée par le récent Unsane de Soderbergh, mais ici Whannell utilise cette invisibilité de manière littérale, invisibilité dont les hommes se servent pour agir en toute impunité et dont les femmes sont victimes par refus des autres de voir le mal qui les tourmente et les isole encore plus dans cette invisibilité. The Invisible Man s’impose donc comme un terrible constat et ne prend surtout jamais son sujet à la légère, il est d’ailleurs sur ce point d’une précision et d’une lucidité admirable, ne cherchant jamais à remettre en cause sa protagoniste dans sa tourmente. L’exemple le plus parlant se trouve au début, le film commence directement par la fuite de l’héroïne sans au préalable instaurer la relation qu’elle entretient avec son petit ami. On en comprend tout de suite les enjeux grâce à la finesse de la mise en scène, et surtout la réalité d’une relation abusive et acquise par tous, il n’a plus besoin de justifier cela par une scène d’exposition inutile pour comprendre la terreur et ce que traverse le personnage. Malheureusement, cette précision sera un peu mise à mal lors de la seconde moitié du récit, légère, plus encline aux twists un peu faciles et à une conclusion efficace mais attendue. Assumant un peu plus son aspect de série B, Leigh Whannell cède à l’appel du suspense et de l’action brutale, et même si narrativement le film perd un peu de sa maîtrise, cela permet au réalisateur de se faire plaisir dans une mise en scène qui se dynamise avec l’apport de mouvements de caméras créatifs et audacieux dans un découpage ingénieux et diablement excitant.

Leigh Whannell continue d’ailleurs beaucoup ses explorations visuelles déjà entreprises avec son Upgrade. Il développe un style bien identifiable et montre sa fascination pour la technologie utilisée comme une arme et transforme son Homme invisible en Terminator lors d’une scène d’action dans un couloir d’hôpital particulièrement jouissive par ses audaces et fulgurances visuelles. Mais il n’y a pas que dans l’action un peu énervée que Whannell s’impose comme un habile metteur en scène, même si il se montre plus inventif quand il assume le point de vue de l’Homme invisible, il crée dans la première partie une tension palpable. Privilégiant l’attente, l’angoisse du vide avec l’interrogation de savoir si oui ou non une présence s’y cache, il élabore des plans savamment pensés et précis dans leur durée, ce qui en décuple l’efficacité. Et le tout se cristallise et explose dans une séquence de home invasion particulièrement angoissante où la confrontation prend un tournant bien plus réel et violent en se transformant en un jeu de chat et la souris particulièrement tendu. Le tout étant en plus soutenu par une Elisabeth Moss toujours aussi incroyable et qui porte le film avec une conviction et une force admirable.

The Invisible Man est un très bon film de genre, qui s’amuse d’ailleurs à les mélanger avec un brio presque insolant tant on passe du slasher, au home invasion, à la science-fiction et à la série B d’action bourrine. Leigh Whannell impose son amour de ce cinéma, très influencé par les années 90, mais parvenant à insuffler une modernité créative et audacieuse par sa mise en scène intuitive et ingénieuse qui fait de ce The Invisible Man un spectacle constant au service d’un propos mené avec sincérité et intelligence. Quand bien même la deuxième moitié se montre plus prévisible et montre les limites de ses ficelles narratives, la générosité du film et sa précision rattrapent ses quelques légères sorties de route. On est face à un travail d’équilibriste presque virtuose où Leigh Whannell signe son film de la maturité. De plus, il commence à se créer une filmographie très intéressante tant par sa vocation d’un cinéma alerte et sa réappropriation du cinéma de genre. Il rappelle ce qu’avait pu faire John Carpenter en son temps. La filiation semble plus qu’évidente et voir que Whannell sera chargé du remake de Escape from New York s’avère un choix judicieux qui éveille la curiosité. Car s’il y a bien un cinéaste qui marche dans les pas de Carpenter et pourrait éventuellement reprendre la couronne du maître de l’épouvante, ça pourrait bien être lui, et au vu de ce The Invisible Man, c’est tout ce qu’on lui souhaite.

The Invisible Man : Bande annonce

The Invisible Man : Fiche technique

Réalisation : Leigh Whannell
Scénario :  Leigh Whannell, d’après le roman L’Homme invisible d’H.G. Wells
Casting : Elisabeth Moss, Aldis Hodge, Storm Reid, Oliver Jackson-Cohen, …
Photographie : Stefan Duscio
Montage : Andy Canny
Musique :  Benjamin Wallfisch
Producteurs : Jason Blum et Kylie du Fresne
Production : Blumhouse Productions, Goalpost Pictures et Nervous Tick
Distributeur : Universal Pictures
Durée : 125 minutes
Genre : Thriller
Dates de sortie : 26 février 2020

États-Unis – 2020

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Frédéric Perrinot
Frédéric Perrinothttps://www.lemagducine.fr/
Passionné de cinéma depuis mon plus jeune âge, j'articule depuis ma vie autour du 7ème art, un monde qui alimente les passions et pousse à la réflexion. J'aspire à faire une carrière dans le cinéma, ayant un certain attrait pour l'écriture et la réalisation. J'aime m'intéresser et toucher à toute sorte d'arts ayant fait du théâtre et de la musique. Je n'ai pas de genres de films favoris, du moment que les films qui les représentent sont bons. Même si je tire évidemment mes influences de cinéastes particuliers à l'image de David Lynch, mon cinéaste fétiche, Michael Mann ou encore Darren Aronofsky. Ces cinéastes ayant en commun des univers visuels forts et un sens du romantisme qui me parlent particulièrement.

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