American Graffiti de George Lucas : drague, moteurs et émancipation en Blu-ray

Ce mois de janvier est ressorti en Blu-ray American Graffiti, deuxième long-métrage de George Lucas. Nouvel éditeur, même master vidéo, cet autre récit d’émancipation du réalisateur de THX 1138 et Star Wars revient dans une deuxième édition HD enrichie du côté des bonus.

Synopsis : Modesto, Californie, Août 1962. Pour Curt et Steve, la nuit qui commence est la dernière avant de partir à la fac. Une dernière nuit de fête, et il sera temps de faire leurs adieux à leurs copains et amours de lycée. Les heures qui viennent seront inoubliables. 

Rock around the clock

À l’occasion de la ressortie HD d’American Graffiti, on remarque ici et là l’emploi du qualificatif nostalgique pour qualifier le film. Cependant, si le succès du film doit certainement beaucoup à la nostalgie du public de 1973 pour une époque connue et probablement révolue, American Graffiti est loin d’être un trip doudou tel qu’on en subit aujourd’hui avec nombre de revivals, reboots et autres remakes cinématographiques, musicaux, entre autres. Le film se révèle être, à l’instar de Star Wars, un récit d’émancipation qui a pleinement su capter l’énergie et l’esprit du moment. American Graffiti propose une reconstitution d’une vivacité sans pareille. En 1973 comme en 2020, les sixties perçus par Lucas sont vivants.

Cette énergie qui anime le film du début jusqu’au final de l’épopée nocturne (avant d’être désintégrée dans un calme effroyable par l’épilogue incisif) naît de la formidable cohésion de la forme avec le fond. La nuit mise en scène par Lucas croise les protagonistes et leurs humeurs : la nostalgie de Curt (Richard Dreyfuss) laissera place au choix de l’émancipation après de folles péripéties ; à l’inverse, le désir de s’ouvrir au monde et aux autres filles fera face à celui de l’amour monogame et sincère de Steve (Ron Howard). Les destins se croisent lors d’un carrefour ou suite à un simple regard, les points de vue s’échangent le temps d’un simple mouvement caméra, d’un raccord regard ou d’un raccord mouvement (un véhicule démarre en trombe, cut, un autre démarre aussi irresponsablement). Ça peut être aussi un raccord son, la voix d’un showman radiophonique nommé Wolfman Jack et les mélodies de sa programmation – réussissant toujours à toucher la majorité des jeunes – qui vont nous basculer d’un véhicule à un autre. L’immersion spectatorielle d’American Graffiti naît ainsi de la vivacité de son récit choral et la connaissance précise de son cosmos. On peut d’ailleurs rappeler, en évoquant l’érudition de Rafik Djoumi, le caractère révolutionnaire de cette construction narrative : « C’était la première fois qu’un film américain tentait de raconter quatre histoires simultanées, avec une unité de temps et de lieu, où les différents destins se croisaient, sans forcément interférer les uns les autres ; autrement dit, un vrai casse tête de monteur, avec des milliers de solutions possibles et seulement quelques-unes de véritablement pertinentes. « Cette structure était controversée par le studio au moment où nous tournions le film, explique Lucas. Elle est aujourd’hui la base de la plupart des séries télés, où vous suivez plusieurs protagonistes dont les histoires sont parallèles et ne se croisent qu’occasionnellement » (Djoumi, Rafik, George Lucas, L’homme derrière le mythe, éditions Absolum, 2005, page 77).

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George Lucas, Jan D’Alquen, Ron Eveslage, Mackenzie Phillips et Paul Le Mat sur le tournage d’American Graffiti.
Copyright : Universal Pictures, Lucasfilm, The Coppola Company

Construction mémorielle, non pas nostalgique mais vivante, d’une dernière soirée dans une bourgade, American Graffiti est, oeuvre Lucasienne oblige, un récit d’émancipation. La vitalité du film participe à cette émancipation des personnages ainsi qu’à la nôtre. Chacun peut trouver sa place dans l’expérience pragmatique et universelle de Lucas, c’est-à-dire s’identifier en Curt, Steve, John Milner (Paul Le Mat), ou encore l’arrogant Bob Falfa (Harrison Ford), fier de soi et de sa bagnole.  De même que la petite ville présentée par le père d’Indiana Jones saura vous rappeler d’autres. En effet, l’émancipation n’est pas seulement celle de la petite ville de Modesto pour un envol dans des horizons lointains et inconnus (comme pour Curt, Luke Skywalker ou THX 1138), c’est aussi la libération de préjugés adolescents, de conceptions rétrogrades, ou de visions sans avenir. On pense à Bob Falfa, dépité, ou à John Milner déclarant qu’il a perdu la course et cela, alors même qu’il l’a gagnée. Il y a bien sûr des parcours plus légers tels que celui de Terry Fields (Charles Martin Smith), petite figure qui ne demande qu’à être un homme respecté, une figure d’autorité de la petite ville. Une soirée catastrophique pense-t-il avoir passée et partagée avec Debbie (Candy Clark). La victoire sonne : Debbie lui dit s’être beaucoup amusée et compte le revoir. Celui qui souffrait d’un complexe de malchance comprend alors qu’il s’agit d’une question de perception et se libère donc de sa coquille.

Arrive alors l’épilogue présentant aux spectateurs de 1973 l’état actuel des personnages. Le réalisateur a arrêté le rock n’roll. Pas de musique surf non plus. Les visages de ces teenagers sont présentés verticalement sur la droite. Sur la gauche apparaissent en fondu en ouverture leurs situations actuelles. Terry a disparu dans les champs de bataille du Vietnam. John, qui avait compris que la course n’était pas un avenir, est mort bêtement à cause d’un chauffard alcoolisé. Steve est resté dans sa ville et est devenu assureur. Curt a réussi son départ et s’avère être un écrivain installé au Canada. Lucas n’a jamais caché sa pensée concernant le Vietnam, co-scénariste d’Apocalypse Now, il a fait des Stormtroopers de Star Wars des soldats aux armures blanches afin de métaphoriser la présence des troupes américaines au Vietnam. L’épilogue est davantage qu’une critique politique, il est aussi le constat d’un amusement perdu, d’énergies furieuses et plurielles aujourd’hui disparus. American Graffiti se présente alors comme une invitation : non pas à vivre avec nostalgie un passé formidable, mais à expérimenter le présent comme le métrage nous fait respirer ce moment de 1962, avec imagination, fun, furie et une certaine inconséquence. Ne vous inquiétez pas, comme Luke avec ses beaux-parents, THX et sa société dystopique et ici la bande de teenagers avec leur avenir, le monde vous rattrapera bien plus vite que vous ne le croyez.

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Richard Dreyfuss, perplexe face à son départ, et plus largement, son avenir.
Copyright : Universal Pictures.

Surfin’ Blu-ray

L’édition signée Rimini présente American Graffiti dans sa version définitive, soit celle comportant l’ajout de trois scènes supplémentaires pour une nouvelle exploitation en salles suite au succès planétaire de Star Wars en 1977. En réalité, il s’agit de la version originale dont le « studio ne retira que trois scènes : celle où Steve envoie paître son surveillant ; celle où Terry fait face à un bonimenteur qui veut lui vendre une voiture ; et celle où Bob Falfa se met à entonner une chanson de cow-boy. Tanen (Ned Tanen, exécutif d’Universal lors de la production du film) voulait également couper celle où John Milner traverse le cimetière de voiture, mais Kurtz (producteur) parvint à l’en dissuader. Au final, le film n’était réduit que de quatre minutes » (Djoumi, Rafik, George Lucas, L’homme derrière le mythe, éditions Absolum, 2005, page 85). D’autre part, le master vidéo de l’édition est le même que celui édité en 2011 par Universal. À l’ouest rien de nouveau : le rendu vidéo est globalement correct malgré des plans au noir étouffé, un grain assez présent et parfois extrêmement invasif, des flous terribles sur certaines images et un bruit vidéo notable de temps à autre. On a pu aussi remarqué un artefact vidéo sur le Blu-ray, en réalité un bug, à 52 minutes 30 secondes, lors de la séquence dans la décharge. On notera tout de même une excellente gestion des couleurs sur l’ensemble du film ainsi qu’une définition satisfaisante. Du côté du son, l’expérience est bonne malgré un manque d’uniformité en termes de volume et de qualité ainsi qu’une VF assez médiocre. Les effets sonores y sont étouffés, la musique souvent saturée et les voix en manque de puissance.

american-graffiti-visuel-du-combo-blu-ray-dvd-rimini-editions-esc-distributionC’est du côté des compléments que Rimini apporte un plus. L’éditeur reprend les mêmes que ceux de l’édition Blu-ray d’Universal, soit le formidable making-of de 78 minutes, la bande-annonce et les essais du trio d’acteurs principaux. Une différence semble être notable : si les deux premiers éléments sont en SD, le troisième est ici en HD. Enfin, et c’est là, la cerise sur le gâteau, Rimini propose un commentaire audio inédit de George Lucas qui vient accompagner tout le film !

La ressortie proposée par Rimini ne va donc pas ravir les détenteurs de la précédente édition qui s’attendaient à une nouvelle remasterisation. Toutefois, les fans du film pourront acquérir un objet enrichi. Enfin ceux qui en étaient restés au DVD auront droit à un vrai bond en avant. On aurait même envie de parler de révolution lorsqu’on repense au master DVD.

Extrait – American Graffiti

CARACTÉRISTIQUES – American Graffiti – Combo

Digipack 2 DVD + 1 Blu-ray – DVD : 1h48 – Blu-ray : 1h52 – 1080p AVC – 2.35 :1 – 16/9 Natif – Couleur – Audio DTS-HD 2.0 : Anglais & Français – Sous-titres : français – Comédie dramatique – Etats-Unis – 1973 (sortie en France en 1974).

COMPLÉMENTS

Making of American Graffiti, documentaire de Laurent Bouzereau (78’, VOST)

Essais des comédiens (23’)

Commentaire audio du réalisateur George Lucas

Bande-annonce originale

Sortie le 21 janvier 2020 – Prix de lancement indicatif : 24,99 €

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